
COMTE LÉON TOLSTOÏ
TRADUCTION
DE M. E. HALPÉRINE
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
85, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
1886
Tous droits réservés.
DU MÊME AUTEUR
| KATIA. Traduction de M. le comte d’Hauterive. 6e édition, 1 volume in-18. Prix | 3 fr. |
| A LA RECHERCHE DU BONHEUR. Traduit et précédé d’une préface par M. E. Halpérine, 4e édition, 1 vol. in-18. Prix | 3 fr. |
| LA MORT. Traduit et précédé d’une préface par M. E. Halpérine, 3e édition, 4 vol. in-18. Prix | 3 fr. |
… Jomini et toujours Jomini ; de l’eau-de-vie pas un mot.
(E. Davidov.)
Vers 1800, au temps où les chemins de fer et les routes carrossables, le gaz et la bougie de stéarine, les divans élastiques et bas, les meubles vernis, les jeunes désillusionnés à monocle, les femmes philosophes et libérales, les charmantes dames aux camélias qui pullulent aujourd’hui ; — au temps naïf où, quand on allait en carriole de Moscou à Saint-Pétersbourg, il fallait emporter avec soi ses provisions et rouler pendant huit longs jours sur une route molle de poussière ou de boue ; — au temps où l’on aimait à manger des côtelettes Pojarski, des sonnettes de Valdaï et des Boubliki[1] ; — au temps où, pendant les longues soirées d’automne, les chandelles de suif s’écroulaient lentement en fumeuses stalactites, éclairant des familles de vingt à trente personnes, — les soirs de bal on garnissait les candélabres de bougies de cire ou de blanc de baleine ; — au temps où l’on rangeait les meubles avec symétrie, où nos pères, qui n’étaient pas seulement jeunes par l’absence de rides et de cheveux gris, se battaient pour une femme et se précipitaient d’un bout du salon à l’autre pour ramasser le mouchoir qu’on avait laissé tomber, exprès ou non ; — au temps où nos mères portaient des robes à courte taille et à larges manches, et décidaient du sort des familles à la courte paille ; — au temps où les charmantes dames aux camélias n’osaient affronter le grand jour ; — enfin au temps naïf des loges maçonniques, des Tugendbund[2], au temps des Miloradovitch, des Davidov, des Pouchkine[3], une réunion de pomestchiks[4] avait lieu dans la ville de K., chef-lieu du gouvernement du même nom, et les élections des représentants de la noblesse tiraient à leur fin.
[1] Pâtisserie sèche en forme de couronne.
[2] Associations d’étudiants.
[3] Écrivains russes.
[4] Propriétaires terriens.
— Eh ! n’importe !… Au salon, soit, dit un jeune officier enveloppé d’une schouba[5] et coiffé d’une casquette de hussard, en s’élançant d’un traîneau de voyage arrêté devant un des meilleurs hôtels de la ville de K.
[5] Fourrure.
— L’affluence est très grande, mon petit père Votre Excellence, fit le portier de l’hôtel qui avait déjà eu le temps d’apprendre de l’ordonnance du jeune officier que celui-ci était le comte Tourbine. De là l’« Excellence » dont il honorait l’arrivant. — La femme du pomestchik — Afremova — a promis de partir dans la soirée avec sa fille. Dès le départ de ces dames, vous occuperez leur chambre, le numéro 11, poursuivit-il en précédant le comte dans le corridor et en se retournant à chaque pas.
Dans le salon commun, groupés sous un portrait en pied de l’empereur Alexandre Ier, plusieurs nobles étaient assis à une petite table et buvaient du champagne. Quelques marchands, de passage à K., se tenaient un peu à l’écart, couverts de leur schouba bleue.
Le comte entra dans le salon, appelant Blücher, un grand chien qui le suivait, ôta son manteau, dont le collet était couvert de givre, alla s’asseoir auprès de la table et commanda de la vodka[6], tout en engageant la conversation avec les personnes présentes. Sa mine agréable et ouverte, encore rehaussée par un dolman de satin bleu du meilleur goût, l’eut vite fait agréer. On lui tendit une coupe de champagne.
[6] De l’eau-de-vie.
Le comte prit d’abord son petit verre de vodka, puis commanda une bouteille de champagne dont il offrit à ses nouvelles connaissances.
Le yamstchik[7] entra, s’approcha du hussard et demanda son pourboire.
[7] Cocher de la poste.
— Sachka[8], donne-lui.
[8] Sachka, diminutif d’Alexandre.
Le yamstchik sortit avec Sachka et revint presque aussitôt en tenant une pièce d’argent dans sa main ouverte.
— Eh quoi ! mon petit père, articula-t-il, rien que cela !… Cependant, j’ai fait le possible pour être agréable à Votre Noblesse… Vous m’aviez promis cinquante kopeks[9] et il ne m’en donne que vingt-cinq.
[9] Un demi-rouble vaut environ un franc vingt-cinq.
— Sachka, donne-lui un rouble.
Sachka, les yeux baissés, fixait les pieds du yamstchik.
— Il a reçu assez, dit-il d’une voix de basse. — D’ailleurs, je n’ai plus d’argent.
Le comte tira de son portefeuille deux billets bleus[10], tout ce qu’il possédait, et en tendit un au yamstchik, qui lui baisa la main et sortit.
[10] Un billet bleu vaut cinq roubles.
— Je suis arrivé au bout, dit l’officier. — Voici mes cinq derniers roubles.
— En bon hussard, comte, lui dit en souriant un des nobles présents, dont la grosse voix, la forte moustache et les jambes arquées décelaient un cavalier retraité. — Vous vous proposez de rester ici longtemps ?
— Je n’y resterai pas si je ne songe à me procurer de l’argent… D’ailleurs, il n’y a pas de chambre dans ce maudit cabaret.
— Permettez, comte, il y en a, répliqua le cavalier, il y a la mienne, le numéro 7. Daignez y passer la nuit en attendant… Vous demeurerez bien trois jours ici… J’étais tantôt chez le predvoditel[11] ; il serait enchanté de vous voir.
[11] Représentant de la noblesse.
— Comte, restez donc, fit un grand et beau jeune homme. — Pourquoi vous hâter ?… Cela n’arrive qu’une fois tous les trois ans, une élection… Restez, si vous voulez voir nos demoiselles.
— Sachka, donne-moi du linge… Je vais au bain, ensuite nous verrons… Peut-être, en effet, me rendrai-je chez le predvoditel, dit le comte.
Puis il appela le domestique, lui dit quelques mots à l’oreille qui firent sourire celui-ci, qui répondit : — Cela est faisable — et sortit.
— Donc, mon petit père, je donne des ordres pour que ma malle soit portée dans votre chambre, dit le comte en s’éloignant.
— Je vous en prie… J’en serai heureux, répondit le cavalier en se précipitant vers la porte.
Là, il cria :
— N’oubliez pas que c’est au numéro 7.
Quand les pas du comte se furent éloignés, le cavalier regagna sa place et, s’asseyant plus près du tchinovnik[12], le fixa de ses yeux riants.
[12] Fonctionnaire.
— Mais c’est lui-même.
— Vraiment !
— C’est comme je te le dis. C’est lui-même, le hussard duelliste, lui, Tourbine, le ferrailleur célèbre entre tous. Il m’a reconnu, je le parie… Comment donc ! mais nous avons mené joyeuse vie ensemble, à Lebediane. Nous sommes restés trois semaines sans nous coucher. C’était au temps où j’étais détaché à la remonte… Il y a eu là entre nous quelque chose… une de ces choses qui rapprochent les distances… Quel gas ! hein !
— Un beau gas ! Quelles manières agréables ! On ne peut rien trouver à redire, dit le jeune homme. Comme nous nous sommes vite familiarisés… Il a vingt-cinq ans, tout au plus, n’est-ce pas ?
— Non. Il paraît n’avoir que cet âge… mais il est moins jeune que cela… Non, il faut savoir ce qu’il vaut… Qui a enlevé la Megounova ? lui ; qui a tué Sabline ? lui. Il a fait sauter Matnev par la fenêtre et gagné 300,000 roubles au prince Nesterov. C’est une tête brûlée ; il faut le connaître. Joueur, duelliste, séducteur, un hussard dans l’âme, enfin, un vrai hussard. On ne fait que médire de nous, mais si l’on savait ce que c’est qu’un hussard — et quel temps c’était que celui-là !…
Et le cavalier raconta à son interlocuteur une partie de plaisir faite avec le comte, tellement fantaisiste qu’elle n’avait et ne pouvait avoir existé que dans son imagination. Première invraisemblance : il n’avait jamais vu le comte, ayant été mis à la retraite deux ans avant que celui-ci entrât au service. Deuxième invraisemblance : ce cavalier accompli n’avait jamais servi dans la cavalerie. Il avait été quatre ans un très modeste sous-officier dans le régiment de Biclev et avait pris sa retraite aussitôt qu’il avait été promu au grade de sous-lieutenant.
Mais — il y avait dix ans de cela — ayant hérité il passa en effet quelque temps à Lebediane, où il dépensa sept cents roubles avec les Cavaliers de la remonte. Il s’était fait faire un uniforme de uhlan avec des parements orange et avait pensé un moment entrer dans un régiment de cavalerie. Ces trois semaines passées à Lebediane formaient la période la plus sereine et la plus heureuse de sa vie. De sorte que ce rêve, il le transportait dans la réalité, le mêlait si bien à ses souvenirs qu’il finissait lui-même par croire à sa carrière de cavalier ; ce petit travers ne l’empêchait pas d’avoir le cœur tendre et honnête et d’être très réellement un brave et digne homme.
— Oui, soupira-t-il. — Qui n’a pas servi dans la cavalerie ne nous comprendra jamais.
Il se campa à cheval sur une chaise et, allongeant la mâchoire inférieure, il continua d’une voix de basse :
— Il t’arrivait de te promener devant l’escadron, non sur un cheval, mais sur un vrai diable, tout en ruades, et de ne faire qu’un avec ce démon. Le commandant, à la revue, s’avançait vers toi : « Lieutenant, disait-il, je vous en prie, sans vous on ne fera rien. Menez donc l’escadron à la parade. — C’est bien », disais-je. Et on se retournait vers les moustachus et on leur criait le commandement. Ah ! le diable m’emporte, quel heureux temps !
Le comte revint du bain, rouge, les cheveux mouillés. Il alla droit à la chambre numéro 7, où le cavalier se trouvait déjà en robe de chambre, fumant sa pipe et rêvant avec une joie quelque peu mélangée d’effroi au bonheur qui lui arrivait de partager sa chambre avec le célèbre Tourbine.
— Que ferais-je ? se disait-il, — s’il s’avisait de me mettre tout nu, de me mener hors de la ville et de me déposer en cet état sur la neige… ou bien de m’enduire de goudron… ou bien tout simplement… Non, il ne fera pas cela à un camarade… Il ne le fera pas, répéta-t-il pour se rassurer.
— Sachka, fit le comte, — qu’on donne à manger à Blücher.
Sachka parut, déjà gris de la vodka qu’il avait bue depuis son arrivée à l’hôtel.
— Tu n’a pas pu te retenir. Tu as déjà bu, canaille… A manger pour Blücher.
— Il ne crèverait pas pour attendre. Il est assez gras, répondit Sachka en caressant le chien.
— Ne réplique pas… Va et donne-lui à manger.
— Voilà comme vous êtes… Il faut que le chien ait à manger, et vous reprochez à un homme le petit verre qu’il a bu.
— Je vais te battre ! s’écria le comte d’une voix qui fit trembler les vitres et donna froid au cavalier.
— Vous feriez mieux de demander si Sachka a mangé aujourd’hui, dit l’ordonnance. — Eh bien ! battez-moi, puisqu’un chien, pour vous, est plus qu’un homme.
Au même instant il reçut au milieu du visage un tel coup de poing que sa tête alla cogner la cloison. D’un saut il fut dans le corridor, où il se laissa tomber sur une banquette.
— Il m’a cassé les dents ! grognait Sachka en essuyant d’une main son nez ensanglanté et en grattant de l’autre le dos de Blücher qui se léchait. — Il m’a cassé les dents, Blüchka ! Tout de même il est mon comte et je me jetterais dans le feu pour lui… Et voilà ! Car il est mon comte, comprends-tu, Blüchka ?… Et toi, as-tu faim ?
Après être resté étendu quelques instants, il se leva, donna à manger au chien, et, presque dégrisé, alla servir le thé à son maître.
— Vous m’offenseriez, disait le cavalier en se tenant debout devant Tourbine, couché sur le lit, les jambes en l’air, et les pieds sur la cloison. — Je suis aussi un vieux militaire, un camarade, pour ainsi dire. Au lieu de vous laisser aller emprunter ailleurs, je tiens deux cents roubles à votre disposition. Je ne les ai pas maintenant, je n’en ai que cent ; mais je puis me procurer le reste aujourd’hui même… Vous m’offenseriez en refusant, comte.
— Merci, mon petit père, merci, fit le comte, devinant aussitôt quel genre de rapports devaient s’établir entre eux. Et frappant sur l’épaule du cavalier :
— Donc, puisqu’il en est ainsi, nous irons au bal tantôt… A présent, qu’allons-nous faire ?… Conte-moi ce qui se passe dans votre ville : Où sont les jolies femmes ? qui fait la noce ? qui joue aux cartes ?
Le chevalier expliqua qu’il y aurait beaucoup de jolies femmes au bal ; que l’ispravnik[13] Kolkov faisait la noce plus que tout autre, mais qu’il n’avait pas l’audace d’un véritable hussard et n’était qu’un bon garçon ; que le chœur des tziganes d’Iliouchka chantait à K. depuis le commencement des élections, que Stiochka était le soliste et qu’aujourd’hui tous ceux de chez le predvoditel se réunissaient ; que les enjeux aux cartes étaient très élevés : Loukhnov, un voyageur en ce moment à K., jouait argent sur table, et Iliine, le locataire de la chambre no 8, un sous-lieutenant de uhlans, perdait beaucoup aussi. « Chaque soir on joue ; et si vous saviez, comte, quel bon garçon est cet Iliine !… En voilà un qui n’est pas avare ! Il vous donnerait sa dernière chemise. »
[13] Commissaire de police.
— Alors, allons chez lui et voyons quels sont ces gens, dit le comte.
— Venez, venez. Ils en seront enchantés.
Le sous-lieutenant de uhlans, Iliine, venait de s’éveiller depuis quelques instants. La veille il s’était mis à la table de jeu à huit heures du soir ; il y était resté quinze heures consécutives, jusqu’à onze heures du matin. Il avait un peu trop perdu, mais combien au juste, il ne le savait pas, car il avait trois mille roubles de son argent et quinze mille appartenant au Trésor, qu’il avait mêlés avec les siens. Il craignait de compter, évitant ainsi de se convaincre qu’il devait en manquer.
Il était presque midi quand il s’endormit d’un sommeil profond, sans rêves, comme il arrive à un tout jeune homme après une grande perte. S’éveillant à six heures du soir, juste au moment où le comte Tourbine arrivait à l’hôtel, et apercevant à terre des cartes et de la craie, puis les tables maculées posées au milieu de la chambre, il se rappela avec terreur le jeu de la veille et le dernier « valet » recouvert qui lui avait coûté cinq cents roubles ; mais, ne croyant pas encore à la réalité, il retira l’argent de dessous son oreiller et se mit à compter.
Il reconnut quelques-uns des billets cornés, ceux qui avaient passé de main en main, et se rappela toutes les péripéties du jeu. Il n’avait plus ses trois mille roubles et il en manquait deux mille cinq cents au Trésor.
Le uhlan avait joué quatre nuits de suite.
Il venait de Moscou, où il avait reçu l’argent du Trésor ; à K., le maître de poste l’avait retenu sous le prétexte qu’il n’avait pas de chevaux, mais en réalité par suite de connivence avec l’hôtelier, désireux de garder pour un jour tous les étrangers de passage à K. Le uhlan, qui était un tout jeune homme, aimait le plaisir ; ses parents venaient de lui donner trois mille roubles pour son équipement ; il fut content de passer quelques jours à K., pendant les élections, comptant s’y bien amuser. Il connaissait une famille de pomestchiks de la localité et il se préparait à aller les visiter pour faire sa cour à la fille de la maison, quand le cavalier se présenta chez lui pour faire sa connaissance et, le soir même, sans aucune arrière-pensée, le présenta à ses amis Loukhnov et autres joueurs qui se trouvaient réunis dans le salon de l’hôtel.
De ce soir, le uhlan joua et non seulement ne se rendit pas chez son ami le pomestchik, mais ne songea plus à demander des chevaux au maître de poste, mais même, de quatre jours, ne sortit de sa chambre.
S’étant habillé et ayant pris son thé, il s’approcha de la fenêtre. Il voulait sortir un peu pour chasser le ressouvenir obstiné du jeu ; il mit son manteau et descendit dans la rue.
Le soleil s’était déjà caché derrière les maisons blanches aux toits rouges ; le crépuscule venait. Il faisait chaud. La neige fondante tombait à lourds flocons sur les rues boueuses. Il se sentit tout à coup triste à la pensée d’avoir dormi pendant toute cette journée qui finissait déjà.
« Cette journée, déjà passée, ne reviendra plus », pensait-il.
« J’ai perdu ma jeunesse », se dit-il tout à coup, non pas qu’il crût avoir effectivement perdu sa jeunesse. Il n’y songeait même pas. Cette phrase lui était venue machinalement.
« Que vais-je faire, maintenant ? » raisonnait-il. « Emprunter à quelqu’un et partir. »
Une dame passait à ce moment sur le trottoir.
« Elle est sotte, cette dame », pensa-t-il, on ne sait pourquoi.
« Mais à qui emprunter ?… J’ai perdu ma jeunesse. »
Il s’approcha d’une rangée de boutiques ; un marchand, dans une chouba de renard, se tenait sur son seuil et appelait les chalands.
« Si j’avais écarté le huit, je me serais tiré d’affaire. »
Une pauvre vieille femme le suivait en pleurnichant.
« Personne à qui emprunter. »
Un homme, couvert d’une chouba d’ours, passait. Un agent de police stationnait.
« Qu’inventer, que faire d’extraordinaire ?… Leur brûler la cervelle ?… Non, c’est ennuyeux… J’ai perdu ma jeunesse… Quels beaux harnais sont pendus là… Je voudrais bien être dans une troïka… Eh ! vous, chers amis !… Rentrons, Loukhnov viendra bientôt et nous jouerons. »
Il rentra et compta de nouveau son argent.
Non, il ne s’était pas trompé. Il lui manquait bien deux mille cinq cents roubles.
« Je mettrai vingt-cinq roubles comme premier enjeu. Au second, je ferai paroli… Puis sept fois sur quinze, sur trente, sur soixante… trois mille… J’achèterai un harnais et je partirai… Il ne me favorisera pas, le brigand… J’ai perdu ma jeunesse. »
Voilà ce qui se passait dans la tête du uhlan au moment où Loukhnov entra chez lui.
— Êtes-vous éveillé depuis longtemps, Mikhaïlo Wassiliitch ? demanda Loukhnov en ôtant lentement de dessus son nez maigre ses lunettes d’or et en les essuyant soigneusement avec son foulard de soie rouge.
— Non. A l’instant même… J’ai bien dormi.
— Un certain hussard est arrivé. Il a élu domicile chez Zavalchevsky… Vous n’en avez pas entendu parler ?
— Non… Eh bien ! personne n’est encore arrivé ?
— Ils sont allés en visite chez Priakhine. Ils vont arriver.
En effet, entrèrent presque aussitôt dans la chambre un officier de la garnison, qui accompagnait toujours Loukhnov, un marchand d’origine grecque au grand nez crochu et brunâtre, aux yeux noirs et enfoncés, un pomestchik potelé et gras, un distillateur qui jouait des nuits entières par mises de cinquante kopeks. Tous voulaient commencer le jeu le plus tôt possible, mais les plus gros joueurs semblaient n’y pas songer ; surtout Loukhnov, qui racontait des histoires sur les chenapans de Moscou.
— Il faut vous imaginer, disait-il, — qu’à Moscou, la première ville, une capitale, on sort pendant la nuit avec des bâtons à crochet, on se déguise en diable et on fait peur à la populace stupide, on dévalise les passants, et c’est tout. Et la police n’y fait rien. Voilà qui est étonnant.
Le uhlan écoutait avec attention ce récit ; mais à la fin il se leva, et, sans qu’on le vît, il donna ordre d’apporter les cartes. Le gros pomestchik s’en aperçut le premier.
— Eh bien ! messieurs. Pourquoi perdre un temps qui est de l’or ? Si nous devons jouer, jouons.
— Vous en avez emporté, hier, des demi-roubles, et cela vous plaît, dit le Grec.
— C’est vrai, il serait temps, en effet, dit l’officier de la garnison.
Iliine regarda Loukhnov. Celui-ci continuait tranquillement ses histoires de voleurs habillés en diables griffus.
— Eh bien ! commençons-nous ? demanda le uhlan.
— Ne serait-il pas trop tôt ?
— Belov ! cria le uhlan en rougissant, on ne sait pourquoi. — Apporte-moi à dîner… Je n’ai encore rien mangé, messieurs… Apporte du champagne et des cartes.
A ce moment, entrèrent le comte et Zavalchevsky. Il se trouvait que Tourbine et Iliine étaient de la même division.
Ils firent aussitôt connaissance, trinquèrent et burent du champagne. Cinq minutes après, ils se tutoyaient déjà. Il semblait qu’Iliine plût beaucoup au comte. Celui-ci, en le regardant, souriait toujours et s’égayait de la jeunesse de son nouvel ami.
— Quel brave uhlan ! disait-il. Et quelles moustaches, quelles moustaches !
Iliine n’avait que quelques poils follets à la lèvre supérieure.
— Il me semble que vous vous préparez à jouer, dit le comte. — Eh bien ! je te souhaite de gagner, Iliine. Tu me parais du reste au courant, ajouta-t-il en souriant.
— Oui, on se prépare, répondit Loukhnov en déchirant l’enveloppe du paquet de cartes. — Et vous, comte, ne daignerez-vous pas ?
— Non, pas aujourd’hui… sans cela je vous eusse tous battus. Moi, quand je m’y mets, il n’y a pas de banque qui puisse y tenir. Mais je n’ai pas d’argent en ce moment. J’ai tout perdu au relais de Volotchok. J’y ai trouvé une espèce de fantassin avec des bagues, un brelandier sans doute ; il m’a mis à sec, tout net.
— Tu es donc resté longtemps à ce relais ? demanda Iliine.
— Vingt-deux heures. Je n’oublierai pas ce relais !… Mais le maître de poste ne l’oubliera pas non plus.
— Et pourquoi ?
— J’arrive, tu sais ; le maître de poste sort, un museau de fripon. « Pas de chevaux », me dit-il. Pour moi, je dois te l’avouer, c’est une loi ; quand il n’y a pas de chevaux, je me rends sans ôter ma chouba, sais-tu, dans la chambre du maître, non dans la salle d’attente, mais dans sa propre chambre, et j’ouvre toutes grandes les portes et les fenêtres, comme si j’y étouffais. Eh bien ! cette fois, j’ai fait de même. Tu te rappelles comme il gelait le mois dernier… Une vingtaine de degrés Réaumur. Le maître de poste commence à me faire des observations, pan ! un coup de poing dans les dents. Une vieille, des petites filles, des babas[14] se mettent à crier. Elles saisissent leur marmite et veulent s’enfuir dans le village… Je barre la route et je dis : « Donne-moi des chevaux, et je m’en irai. Sinon, je ne laisse sortir personne et vous gèlerez tous ici. »
[14] On appelle ainsi dans le peuple les paysannes.
— Voilà un excellent procédé ! dit le gros pomestchik en s’étouffant de rire. — Si on voulait faire geler les cafards, on ne s’y prendrait pas autrement.
— Seulement, je n’ai pas pris garde, je suis sorti, et le maître du relais, avec toutes ses babas, s’est sauvé. Seule la vieille m’est restée comme otage, étendue sur le poêle. Elle éternuait tout le temps et priait Dieu. Puis nous avons engagé des pourparlers : Le maître venait et, de loin, essayait de me persuader de laisser partir la vieille. Alors, je lâchai Blücher, qui prend très bien les maîtres de relais. Eh bien ! malgré cela, ce gredin ne m’a pas donné de chevaux avant le lendemain matin… Arrive cette espèce de fantassin ; j’entre avec lui dans la seconde chambre et nous nous mettons à jouer… Avez-vous vu Blücher ?… Blücher ! fiou !
Blücher accourut. Les joueurs s’occupèrent de lui avec une politesse bienveillante, bien qu’on vît que leur préoccupation était ailleurs.
— Cependant, Messieurs, pourquoi ne jouez-vous pas ? Je vous en prie, je ne veux point vous déranger. Je suis un bavard, dit Tourbine : — Aime ou n’aime pas, c’est une bonne chose[15].
[15] Traduction littérale qui signifie : le jeu est une bonne chose.
Loukhnov attira à lui deux bougies, sortit un gros portefeuille brun bien garni, et, avec la lenteur qu’il eût apportée à un acte sacré, l’ouvrit sur la table, en tira deux billets de cent roubles et les posa sur les cartes.
— De même qu’hier, la banque a deux cents roubles, dit-il en arrangeant ses lunettes et en décachetant un paquet de cartes.
— C’est bien, fit Iliine sans même le regarder et sans interrompre sa conversation avec Tourbine.
Le jeu commença. Loukhnov donnait avec une régularité mécanique, s’arrêtant parfois et, sans se hâter, marquait ou jetait un coup d’œil sévère par-dessus ses lunettes et disait d’une voix faible : « Envoyez. »
Le gros pomestchik était plus bruyant que tout le monde ; il faisait ses réflexions à haute voix, et mouillait le bout de ses doigts potelés pour mieux corner les cartes.
L’officier de la garnison, silencieusement, écrivait ses points d’une belle écriture et cornait sa carte sur la table.
Le Grec était assis à côté du banquier et, de ses yeux noirs et enfoncés, observait attentivement le jeu, comme s’il attendait quelque chose.
Zavalchevsky, debout près de la table, s’agitait soudain, retirait de la poche de son pantalon un billet rouge[16] ou bleu, le couvrait d’une carte en tapant fortement et en maintenant sa main dessus et disait : « O sept ! fais-moi gagner ! » Il mordait ses moustaches en piétinant, rougissait et se trémoussait jusqu’au moment où la carte sortait.
[16] Le billet rouge vaut dix roubles.
Iliine mangeait du veau avec des cornichons placés près de lui sur le divan de crin, et, en essuyant vivement ses doigts après sa redingote, posait ses cartes l’une après l’autre.
Tourbine, qui était assis d’abord sur le divan, se douta de quelque chose. Loukhnov ne regardait pas le uhlan et ne lui disait rien. Parfois ses lunettes se dirigeaient un instant vers les mains du uhlan, mais la plupart des cartes de celui-ci perdaient.
— Si seulement je tuais cette petite carte ! dit Loukhnov en parlant de celle du gros pomestchik, qui jouait à cinquante kopeks la mise.
— Tuez-la plutôt à Iliine. A moi, qu’est-ce que cela vous ferait ?
En effet, les cartes d’Iliine perdaient plus souvent que celles des autres. Il déchirait nerveusement sa carte perdante et en prenait une autre en tremblant.
Tourbine se leva du divan et demanda au Grec de le laisser s’asseoir auprès du banquier. Le Grec changea de place et le comte prit sa chaise ; il se mit à regarder fixement les mains de Loukhnov.
— Iliine, dit-il tout à coup de sa voix la plus tranquille, qui, cependant, malgré lui, domina le bruit de la conversation, pourquoi gardes-tu le **** ?… Tu ne sais pas jouer.
— N’importe comment on joue ; c’est toujours la même chose.
— Tu perdras sûrement ainsi. Donne-moi ton jeu. Je vais te remplacer.
— Non. Excuse-moi, je t’en prie ; j’aime mieux jouer moi-même. Joue pour toi, si tu veux.
— Pour moi, j’ai déjà dit que je ne jouerais pas. Je veux le faire pour toi. Cela me dépite de te voir perdre ainsi.
— C’est probablement mon mauvais sort.
Le comte se tut et, s’accoudant, se mit de nouveau à regarder les mains du banquier.
— Mauvais, dit-il tout à coup à haute voix. Il répéta en traînant : Mauvais !
Loukhnov se tourna vers lui.
— Mauvais ! mauvais ! dit le comte en élevant la voix et en fixant Loukhnov dans les yeux.
Le jeu continuait.
— Ce n’est pas bien, reprit le comte en traînant, immédiatement après que Loukhnov eut recouvert une forte carte du jeu d’Iliine.
— Qu’est-ce qui ne vous plaît pas, comte ? demanda le banquier poliment et d’un ton indifférent.
— Vous donnez à Iliine un simple et vous recouvrez les coins, voilà ce qui est mal.
Loukhnov haussa les épaules et fronça le sourcil, comme s’il conseillait de s’en rapporter au sort, et continua son jeu.
— Blücher ! fiou ! siffla le comte en se levant. — Mords-le ! ajouta-t-il vivement.
Blücher, heurtant de son dos le divan, renversa presque l’officier de la garnison, et d’un bond accourut vers son maître. Il grondait en regardant autour de lui et en agitant sa queue comme s’il eût demandé : qui est grossier ici ?
Loukhnov posa les cartes et recula sa chaise.
— On ne peut pas jouer ainsi, dit-il. Je déteste les chiens. Quel jeu pourra-t-on faire si l’on amène toute une meute.
— Surtout les chiens de cette sorte. On les appelle des sangsues, il me semble, confirma l’officier de la garnison.
— Eh bien ! jouons-nous, Mikhaïlo Wassiliitch, ou non ? dit Loukhnov au maître du logis.
— Ne nous dérange pas, je t’en prie, comte, fit Iliine en s’adressant à Tourbine.
— Viens donc ici un instant, lui répondit Tourbine en le prenant par le bras et l’emmenant de l’autre côté de la cloison.
De la table de jeu on entendait distinctement tout ce que disait le comte, qui pourtant parlait de son ton de voix accoutumé. Mais ce ton était tel qu’on eût entendu le hussard à travers trois cloisons.
— Es-tu fou ?… Ou quoi ? Tu ne vois donc pas que ce monsieur aux lunettes est un fripon de la pire espèce.
— Voyons, qu’est-ce que tu dis là ?
— Il n’y a pas de voyons. Lâche le jeu, te dis-je… Pour moi, cela m’importe peu… En un autre moment, je t’eusse dévalisé moi-même. Mais, je ne sais pourquoi j’ai pitié de te voir perdre… Tu as peut-être encore de l’argent du Trésor ?…
— Non. Où vois-tu cela ?
— Frère, j’ai suivi moi-même cette voie… Je connais donc tous les procédés des joueurs de profession ; celui aux lunettes, je te le répète, en est un… Lâche cela, je t’en prie… Je t’en prie en camarade.
— Eh bien ! encore une partie, et ce sera tout.
— Je sais ce qu’il en est, de ces « dernières parties »… Enfin… nous verrons bien.
Ils revinrent. Iliine força tellement sa mise sur un seul coup qu’il perdit énormément.
Tourbine posa sa main au milieu de la table et dit :
— Maintenant, halte ! partons.
— Non, je ne puis plus à présent, dit Iliine avec dépit en battant les cartes et sans regarder Tourbine.
— Eh ! le diable t’emporte ! perds à coup sûr si cela te plaît ; moi, je m’en vais. — Zavalchevsky, dit le comte en s’adressant au cavalier, allons chez le predvoditel.
Et ils sortirent. Tous gardèrent le silence et Loukhnov ne recommença le jeu que lorsque le bruit de leurs pas et celui des pattes de Blücher eut expiré dans le corridor.
— Quelle tête ! dit le pomestchik en riant.
— Eh bien ! maintenant, il ne nous ennuiera plus, dit d’une voix basse et brève l’officier de la garnison.
Et le jeu continua.
Les musiciens, qui étaient au service du predvoditel, avaient été placés derrière le buffet aménagé pour la circonstance. Les manches de leurs habits retroussées, ils préludaient, sur le signal de leurs chef, à une polonaise du vieux temps (Alexandre-Elissavet). A la lumière égale et douce des bougies de cire, commençaient à s’ébranler en cadence sur le parquet du grand salon : un gouverneur-général du temps de Catherine, la poitrine ornée d’une étoile, tenant au bras la maigre femme du predvoditel, la femme du gouverneur au bras du predvoditel, et, ainsi de suite, toutes les autorités du gouvernement dans différentes combinaisons, quand Zavalchevsky, serré dans un frac bleu à grand collet, le haut des manches plissé en forme d’épaulettes, finement chaussé de bas et de souliers, répandant autour de lui l’odeur de jasmin dont ses moustaches, son mouchoir et ses revers étaient inondés, entra dans le salon avec le beau hussard, vêtu, lui, d’un collant bleu et d’un dolman rouge brodé d’or sur lequel étaient suspendues la croix de Vladimir et la médaille de 1812.
Le comte était de taille moyenne, mais très bien prise. Ses grands yeux bleu clair, très brillants, ses cheveux, d’un blond foncé, qui ondulaient en anneaux épais donnaient à sa beauté un caractère remarquable.
L’arrivée du comte était attendue. Le beau jeune homme qu’il avait vu à l’hôtel avait averti le predvoditel.
« Ce gamin va peut-être se moquer de nous », se disaient les vieilles dames et les hommes.
« Qu’arriverait-il s’il m’enlevait ? » pensaient plus ou moins les jeunes femmes et les demoiselles.
Aussitôt que la polonaise fut finie et que les salutations d’usage furent échangées entre les couples, les femmes se groupèrent ensemble, et les hommes en firent autant. Zavalchevsky, alors, plein d’orgueil et de bonheur, s’approcha de la maîtresse de la maison. Celle-ci, avec la crainte intérieure que ce hussard ne lui fît quelque algarade devant tout le monde, dit en se retournant d’un air méprisant : « J’en suis bien aise… J’espère que vous danserez » et jeta sur le comte un regard qui semblait dire : « Si tu offenses une femme, tu seras un parfait gredin. »
Le comte, pourtant, eut bientôt vaincu cette prévention par son amabilité, par ses attentions et par l’air souriant et gracieux de son heureuse physionomie. De sorte que, cinq minutes après, l’expression du visage de la femme du predvoditel exprimait clairement à tous : « Je sais comment il faut mener ces messieurs. Il a vite compris à qui il avait affaire… Et voilà… Il sera aimable avec moi toute la soirée. »
Le gouverneur, qui connaissait le père du jeune homme, s’approcha de celui-ci et, d’un air très bienveillant, l’emmena à l’écart et lia conversation avec lui.
Cela rassura davantage les invités et releva le comte dans leur estime. Puis Zavalchevsky le présenta à sa sœur, une jeune veuve potelée, qui, depuis l’arrivée du comte, le fixait de ses grands yeux noirs. Tourbine invita la jeune veuve pour la valse, dont les musiciens attaquaient les premières mesures, et détruisit alors définitivement, par l’art qu’il montra comme valseur, la prévention de tous ces gens.
— Mais il danse artistement ! dit une grosse femme de pomestchik en suivant de l’œil le mouvement rythmique des jambes du hussard et en comptant mentalement : « une, deux, trois ; une, deux, trois… un artiste ! »
— On dirait qu’il écrit avec ses jambes, dit une invitée, de passage à K. et que l’on considérait comme une femme de mauvais ton dans la société locale. — Comment se fait-il que ses éperons n’aient encore accroché personne ?… Étonnant !… Très habile.
Le comte a éclipsé les trois meilleurs danseurs du gouvernement : et le blond fadasse, aide de camp du gouvernement, qui se distingue par la vitesse de sa danse et par la manière dont il tient sa danseuse serrée contre lui ; et le cavalier renommé par son balancement gracieux pendant la valse et par le battement, fréquent mais léger, de son talon ; et un autre, en civil, dont on dit que, bien que doué d’une faible intelligence, il est excellent danseur et l’âme de tous les bals. En effet, ce civil, du commencement à la fin du bal, invite toutes les dames à tour de rôle, et, dans l’ordre où elles sont placées, ne cesse pas un seul instant de danser et ne s’arrête que rarement pour essuyer, de son mouchoir de baptiste qu’il trempe, son visage fatigué mais rayonnant. Le comte les a tous éclipsés. Il danse avec les trois dames les plus en vue : avec la grande, riche, belle et sotte ; avec la moyenne, maigre, pas trop jolie mais qui s’habille bien ; avec la petite, pas jolie, mais très intelligente. Il danse aussi avec les autres, avec toutes les jolies femmes, et il y en a un assez grand nombre.
Mais c’est la jeune veuve qui plaisait le plus à Tourbine. Ils dansaient ensemble quadrille, écossaise et mazurka. Pendant le quadrille, il lui fit force compliments, la comparant à Vénus, à Diane, à une rose, enfin à une autre fleur. A tous ces compliments, la sœur de Zavalchevsky ne répondait qu’en inclinant son cou blanc et flexible, en baissant les yeux sur sa robe de mousseline blanche et en passant d’une main à l’autre son éventail. Quand elle lui disait : — « Finissez donc, comte, vous plaisantez », — et ainsi de suite, sa voix un peu gutturale décelait une bonhomie si naïve qu’elle prêtait à rire, si bien qu’on pouvait penser qu’elle fût non une femme mais une fleur, point une rose mais une exubérante fleur sauvage d’un rose tendre et sans odeur qui aurait poussé seule sur un petit tertre de neige vierge en quelque lointain pays.
Cet ensemble de naïveté et de naturel joint à la beauté fraîche de la jeune veuve produisit une si étrange impression sur le comte que, plusieurs fois pendant la conversation, quand il se mirait silencieusement dans ses yeux, ou quand son regard se posait sur les jolis contours de ses bras et de son cou, il lui passait par la tête une si forte envie de l’enlever soudain dans ses bras et de l’embrasser partout, qu’il devait faire de sérieux efforts pour ne pas contenter son envie. La jeune femme remarqua avec plaisir l’impression qu’elle produisait, mais quelque chose commençait à l’inquiéter, à l’effrayer dans l’attitude du comte, malgré que le jeune hussard, cependant très aimable, demeurât dans les limites d’un respect poussé jusqu’à l’exagération.
Il courait lui chercher de l’orgeat et ramassait son mouchoir ; il arracha même, afin de l’offrir plus vite, une chaise des mains d’un jeune pomestchik scrofuleux, qui s’empressait auprès de la jeune femme, et ainsi de suite.
Mais s’apercevant que les amabilités mondaines usitées en ce temps avaient peu d’influence sur la dame, il tenta de l’égayer en lui racontant diverses anecdotes amusantes. Il affirmait que, si elle le lui ordonnait, il se mettrait incontinent la tête en bas et les jambes en l’air, imiterait le chant du coq, se jetterait par la fenêtre ou dans un trou pratiqué dans la glace. Cela lui réussit complètement. La jeune veuve devint très gaie. Elle riait à gorge déployée en découvrant ses dents merveilleusement blanches ; elle fut dès lors tout à fait contente de son cavalier. Quant au comte, il sentait qu’elle lui plaisait de plus en plus, si bien qu’à la fin du quadrille il était franchement amoureux.
Quand, après le quadrille, la jeune femme vit s’approcher son vieil admirateur de dix-huit ans, fils d’un très riche pomestchik, le même jeune homme scrofuleux, le même auquel Tourbine avait arraché la chaise des mains, elle le reçut très froidement, et on ne remarqua pas en elle le dixième de la confusion qu’elle montrait quand elle était avec le comte.
— Vous êtes aimable ! — dit-elle au jeune pomestchik, en regardant sans cesse le dos de Tourbine, et en calculant inconsciemment combien d’archines de passementerie d’or avaient dû être employées pour son dolman.
— Vous êtes aimable ! vous m’aviez promis de venir me chercher pour la promenade, et vous deviez m’apporter des bonbons.
— Mais je suis venu, Anna Fedorovna. Vous n’étiez plus chez vous et je vous ai laissé les meilleurs bonbons, dit le jeune homme d’une voix trop exiguë pour sa haute taille.
— Vous trouvez toujours des explications… Je n’ai pas besoin de vos bonbons et je vous prie de ne pas penser…
— Je vois très bien, Anna Fedorovna, pourquoi vous êtes changée à mon égard… Seulement, ce n’est pas bien, ajouta le jeune homme. Mais il n’acheva pas son discours, empêché visiblement par une forte agitation intérieure qui se trahissait par le tremblement inusité et violent de ses lèvres.
Anna Fedorovna ne l’écoutait pas et continuait de suivre Tourbine des yeux.
Le maître du logis, un vieillard édenté, majestueusement gros, s’approcha du comte, le prit par la main et l’emmena dans son cabinet pour fumer et boire s’il le désirait. Aussitôt que Tourbine fut sorti, Anna Fedorovna sentit qu’elle n’avait plus rien à faire dans le salon ; elle prit une vieille et sèche demoiselle, son amie, par le bras et l’entraîna dans un boudoir.
— Eh bien ! il te plaît ? demanda la vieille demoiselle.
— Seulement, il est terriblement pressant, répondit Anna Fedorovna en s’approchant de la glace et s’y mirant.
Son visage s’éclaira, ses yeux sourirent, elle rougit légèrement et, tout à coup, imitant les danseuses de ballet qu’elle avait vues à l’occasion des fêtes organisées pour les élections, elle tournoya sur un pied, puis se mit à rire de son rire guttural, mais charmant, et sauta en pliant les genoux.
— Quel homme ! sais-tu. Il m’a demandé un souvenir, fit-elle. — Seulement il-n’au-ra-rien, chanta-t-elle en élevant un des doigts de sa main gantée jusqu’au coude…
Dans le cabinet où le predvoditel avait conduit Tourbine se trouvaient rangées des bouteilles de diverses sortes de vodka, des liqueurs, des viandes froides et du champagne. Au milieu d’un nuage de fumée étaient assis ou se promenaient plusieurs nobles ; tous causaient des élections.
— Quand toute la haute noblesse d’un autre district l’a honoré par son élection, disait l’ispravnik nouvellement élu et déjà suffisamment gris, — alors il ne doit pas faire défaut à toute la société… Il n’eût jamais dû…
L’entrée du comte interrompit la conversation. On fit connaissance ; l’ispravnik prit la main du comte dans les siennes, la pressa longuement et pria, à plusieurs reprises, le jeune homme de ne point refuser de l’accompagner, après le bal, dans un nouveau cabaret où il devait régaler toute la compagnie et où les tziganes chanteraient. Le comte promit et but plusieurs coupes de champagne avec l’ispravnik.
— Et pourquoi ne dansez-vous pas, messieurs ? demanda-t-il avant de quitter le cabinet du predvoditel pour rentrer dans la salle de bal.
— Nous ne sommes pas des danseurs, répondit l’ispravnik en riant. Nous préférons le vin, comte… D’ailleurs j’ai vu grandir toutes ces demoiselles, comte… Parfois, je fais aussi quelques tours d’écossaise, comte… Je le puis, comte…
— Alors, venez, dit le hussard. Égayons-nous un peu avant d’aller entendre les tziganes.
— Eh bien ! allons, messieurs, égayons un peu le maître.
Trois gentilhommes, au visage allumé, qui, depuis le commencement du bal, buvaient dans le cabinet, passèrent leurs gants, qui étaient, les uns noirs, les autres en soie ; ils s’apprêtaient à entrer avec le comte dans la salle de bal, quand ils furent arrêtés par le jeune homme scrofuleux qui, tout pâle et contenant à peine ses larmes, s’avança vers Tourbine.
— Peut-être pensez-vous, comte, que vous avez le droit de bousculer les gens comme dans une foire, dit-il en respirant avec peine. — Car ce n’est pas convenable…
De nouveau ses lèvres tremblantes arrêtèrent malgré lui ses paroles au passage.
— Quoi ! s’écria Tourbine soudain assombri. — Quoi !… Un gamin, s’écria-t-il en saisissant le bras du jeune homme et le serrant d’une telle force que le sang monta au visage de celui-ci, non de dépit mais d’effroi. — Vous voulez vous battre ?… Je suis à vos ordres.
A peine Tourbine avait-il lâché le bras qu’il tenait si fortement que déjà deux gentilshommes avaient saisi le jeune scrofuleux sous les aisselles et l’entraînaient vers une porte donnant sur le derrière.
— Vous êtes fou, ou probablement vous avez bu… Voilà… Nous allons tout dire à votre père ; il n’y a pas de discussion possible avec vous.
— Non je n’ai pas bu… Il bouscule et ne s’excuse pas… C’est un cochon, et voilà ! glapit le jeune homme tout en larmes.
Néanmoins on ne l’écouta pas et on le ramena chez lui.
— Ne faites pas attention, comte, disaient de leur côté l’ispravnik et Zavalchevsky. — Ce n’est qu’un enfant, on le fustige encore… Il n’a que seize ans.
— Qu’est-ce qui lui a pris ?… C’est incompréhensible… Quelle mouche l’a piqué ?… Son père est un homme si honorable… C’est notre candidat.
— Eh ! que le diable l’emporte, s’il refuse de…
Et le comte rentra dans le salon et, de même qu’avant, dansa l’écossaise avec la jolie veuve. Il rit de tout cœur en voyant les pas de ces messieurs sortis en même temps que lui du cabinet. Son hilarité fut plus bruyante encore quand l’ispravnik glissa et s’étendit de tout son long au milieu des danseurs.
Pendant que le comte était dans le cabinet du predvoditel, Anna Fedorovna s’était approchée de son frère, et bien qu’elle pensât, on ne sait pourquoi, qu’elle ne devait pas avoir l’air de s’occuper d’un jeune homme, elle n’avait pu s’empêcher de le questionner sur son nouvel ami.
— Qui est ce hussard qui a dansé avec moi, dites-moi, mon frère ?
Le cavalier expliqua de son mieux à sa sœur quel personnage d’importance était ce hussard et lui raconta de plus que le comte s’était arrêté à K. parce qu’on lui avait volé son argent en route, qu’il lui avait prêté lui-même cent roubles mais que c’était insuffisant. Ne pouvait-elle lui en prêter encore deux cents ? Il lui recommanda de ne le dire à personne, surtout au comte.
Anna Fedorovna promit d’envoyer la somme le soir même et de tenir la chose secrète. Mais pendant l’écossaise, il lui prit une terrible envie d’offrir elle-même au comte autant d’argent qu’il en voudrait. Elle s’apprêtait longuement et rougissait ; enfin, faisant un effort, elle commença ainsi :
— Mon frère m’a dit, comte, qu’il vous était arrivé un malheur en route et que vous n’aviez plus d’argent. Si vous en avez besoin, voulez-vous être mon débiteur ? j’en serai très flattée.
Mais, en disant cela, Anna Fedorovna s’effraya tout à coup et rougit. Toute gaîté avait subitement disparu du visage du comte.
— Votre frère est un imbécile, dit-il d’un ton tranchant. — Vous savez que quand un homme en offense un autre, on se bat ; mais quand une femme offense un homme, que fait celui-ci, le savez-vous ?
La pauvre Anna Fedorovna rougit jusqu’aux oreilles. Elle baissa les yeux et ne répondit pas.
— Une jeune femme, on l’embrasse devant tout le monde, fit doucement le comte en se penchant vers l’oreille de la jeune veuve. — Permettez-moi au moins de baiser votre petite main, ajouta-t-il après un silence et prenant en pitié l’embarras d’Anna Fedorovna.
— Oui, mais pas ici, soupira-t-elle avec effort.
— Quand, alors ? Je pars demain au point du jour… et, pourtant, vous me devez cela.
— Par conséquent, cela ne se peut pas, dit Anna Fedorovna en souriant.
— Eh bien, permettez-moi seulement de trouver une occasion aujourd’hui ; je me charge ensuite de la trouver, cette occasion.
— Et comment la trouverez-vous ?
— Cela ne vous regarde pas ; pour vous voir tout m’est possible… Donc c’est entendu ?
— C’est entendu.
L’écossaise finissait, on dansa encore la mazurka, pendant laquelle le comte exécuta des merveilles en saisissant au vol des mouchoirs, en se tenant sur un seul genou et frappant des éperons à la varsovienne, de telle manière que les vieillards quittèrent le boston et que les meilleurs danseurs durent s’avouer vaincus.
On soupa, puis on dansa encore le grossvater et, petit à petit, la foule se dispersa.
Le comte n’avait pas quitté la jeune veuve des yeux. Il était sincère quand il lui offrait de se jeter pour elle dans un trou de glace.
Était-ce un caprice, de l’amour ou de l’entêtement ? Pendant toute cette soirée, sa pensée fut concentrée en un seul désir, la voir et l’aimer. Lorsqu’il la vit faire ses adieux à la maîtresse de la maison, il courut à la salle du laquais et alla, sans chouba, à l’endroit où étaient rangés les équipages.
— La voiture d’Anna Fedorovna Zaïtsova ! cria-t-il.
Une grande voiture à quatre places, garnie de lanternes, se dirigea vers le perron.
— Arrête ! cria le comte en courant vers la voiture, sans s’inquiéter de la neige, où il s’enfonçait jusqu’aux genoux.
— Qu’y a-t-il ? demanda le cocher.
— Il faut que je monte dans la voiture, fit le comte qui ouvrit la portière et s’efforça de monter. — Arrête donc, diable d’imbécile !
— Vaska[17], arrête ! cria le cocher au laquais ; et il arrêta ses chevaux. — Mais pourquoi montez-vous dans cette voiture qui n’est pas la vôtre ? C’est celle d’Anna Fedorovna et non celle de Votre Noblesse.
[17] Diminutif de Vassili.
— Mais tais-toi donc, animal ! Voilà un rouble… Descends pour fermer la portière, dit le comte.
Comme le cocher ne bougeait pas, Tourbine abaissa la vitre et ferma la portière.
A l’intérieur, comme dans toutes les vieilles voitures, surtout celles tapissées de passementerie jaune, on sentait une odeur fétide de crin brûlé. Les jambes du comte, trempées jusqu’aux genoux de neige fondue, gelaient dans ses bottes et dans sa culotte étroite, et tout son corps était transi de froid. Le cocher grognait sur son siège et semblait vouloir descendre, mais le comte n’écoutait, ne sentait rien. Son visage était enflammé et son cœur battait violemment. Il saisit avec force la courroie jaune, passa la tête à travers la portière et tout son être se concentra dans l’attente. Cette attente ne dura pas longtemps. Une voix cria du perron :
— La voiture de madame Zaïtsova.
Le cocher manœuvra ses guides, la caisse de la voiture se balança sur ses hauts ressorts et les fenêtres éclairées de la maison défilèrent l’une après l’autre devant Tourbine.
— Fais bien attention, drôle ; si tu dis aux laquais que je suis ici, dit-il au cocher en passant sa tête par le vasistas de devant, — je te rosserai… Si tu te tais, tu auras dix roubles.
A peine avait-il eu le temps de relever la vitre du vasistas que la voiture se balança plus fort, puis s’arrêta.
Il se blottit dans le coin le plus reculé, retint sa respiration et ferma même un instant les yeux, tellement il se sentait effrayé de ce que peut-être son espoir passionné ne se réaliserait pas.
La portière s’ouvrit, le marchepied se déplia, une robe de femme bruit et dans l’atmosphère âcre de la voiture pénétra une odeur de jasmin ; de petits pieds agiles montèrent les degrés, et Anna Fedorovna, de sa fourrure entr’ouverte frôlant la jambe du comte, s’affaissa silencieuse et suffoquée près de lui.
Le voyait-elle, personne ne pourrait le décider, pas même Anna Fedorovna. Mais quand il prit sa main et lui dit : « Je baiserai donc quand même votre petite main », elle montra très peu d’effroi, ne répondit rien et lui abandonna son bras, qu’il couvrit de baisers plus haut que le gant. La voiture roula.
— Dis-moi donc quelque chose… tu n’es pas fâchée ? murmura-t-il.
Elle se blottit silencieusement dans son coin, mais tout à coup, sans savoir pourquoi, elle fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
L’ispravnik nouvellement élu, avec toute sa bande, nobles et cavaliers, écoutaient depuis longtemps les tziganes et buvaient au nouveau cabaret, quand le comte, enveloppé de drap bleu, qui avait appartenu au feu mari d’Anna Fedorovna, rejoignit la compagnie.
— Petit père Votre Excellence ! Nous vous attendons depuis longtemps ! lui dit, dans la salle d’entrée, un tzigane noiraud et louche en découvrant ses dents éclatantes. Et il le débarrassa de sa schouba.
— Nous ne vous avions pas vu depuis Lebediane… ajouta-t-il, Stiochka en a été malade d’ennui.
Stiochka, une jeune tzigane à la taille souple et élancée, au visage olivâtre, dont les joues avaient une teinte rouge brique et dont les profonds yeux noirs étincelaient sous de longs cils, accourut à la rencontre du comte.
— Ah ! mon petit comte, mon adoré ! Quel bonheur ! s’écria-t-elle avec un joyeux rire.
Iliouchka lui-même accourut et affecta l’air content. Les vieilles, les babas et les jeunes filles sautèrent de leurs places et entourèrent le nouveau venu.
Les jeunes tziganes, Tourbine les baisa toutes sur la bouche ; les vieilles et les hommes lui baisèrent l’épaule et la main ; les nobles se montrèrent très satisfaits de le voir, d’autant plus que la fête, étant arrivée à son apogée, commençait à décliner. Une sorte de lassitude avait succédé à l’entrain. Le vin avait perdu son action excitante sur les nerfs et ne faisait plus qu’alourdir les estomacs. Tous avaient déjà jeté leur feu, et l’ennui venait à grands pas. Toutes les chansons étaient chantées ; elles s’entremêlaient dans les cerveaux et n’y laissaient qu’une impression de bruit. Quoi qu’on fît, on ne trouvait plus rien d’amusant.
L’ispravnik, étendu par terre aux pieds d’une vieille, était dans un état d’abrutissement indescriptible ; il agita ses jambes et cria :
— Du champagne !… le comte est arrivé !… du champagne !… arrivé !… eh bien ! du champagne !… Je voudrais un bain de champagne pour m’y plonger… Messieurs de la noblesse, j’aime la société des gens bien nés… Stiochka, chante la « petite Route… »
Le cavalier montrait sa gaîté, lui aussi, mais d’une autre manière. Il était assis dans l’encoignure du divan, tout près d’une grande et belle tzigane, Lioubacha, et, les fumées du vin lui brouillant la vue, il clignotait des yeux, dodelinait de la tête et répétait sans cesse les mêmes paroles, tâchant de persuader la jeune tzigane de s’enfuir avec lui quelque part.
Lioubacha l’écoutait et souriait, comme si ce qu’il lui disait eût été très drôle ; le visage de la tzigane laissait toutefois percer quelque tristesse. Elle jetait par instants les yeux sur son mari, Sachka le louche, qui, debout en face d’elle, était appuyé sur une chaise. A la déclaration d’amour du cavalier, elle se pencha vers son oreille et le pria de lui acheter en cachette des parfums et un ruban.
— Hourra ! cria le cavalier lorsque le comte entra.
Le beau jeune homme allait et venait d’un air soucieux ; d’un pas saccadé, il scandait son pas à travers la chambre en fredonnant des airs de la Révolte au Sérail[18].
[18] Traduction littérale. Peut-être est-il question de l’Enlèvement au Sérail.
Le vieux père de famille, entraîné chez les tziganes par les instances pressantes et réitérées de messieurs les nobles qui lui juraient que sans lui rien n’irait bien et qu’il valait mieux, en ce cas, n’y point aller, était étendu sur le divan ; il s’était affalé là dès son entrée, et personne ne faisait plus attention à lui.
Un certain tchinovnik, qui se trouvait là aussi, avait ôté son frac.
Assis, le corps renversé et les pieds posés sur la table, il passait sa main dans ses cheveux et prouvait par son attitude qu’il entendait la grande vie.
Quand le comte entra, le tchinovnik déboutonna le col de sa chemise et posa ses pieds plus haut sur la table. Cette entrée avait ranimé la fête.
Les bohémiennes, qui s’étaient dispersées çà et là, formèrent de nouveau le cercle. Le comte prit Stiochka, la soliste, sur ses genoux et commanda du champagne.
Iliouchka prit sa guitare, se plaça devant Stiochka, et les chants commencèrent : « Quand je marche dans la rue » ; « Eh ! vous, les hussards… » ; « Entends-tu, comprends-tu ? », etc.
Stiochka chantait très bien ; sa voix de contralto, pleine, sonore et flexible, sortait avec aisance de sa poitrine ; son sourire, ses yeux riants et passionnés, ses petits pieds qui rythmaient involontairement son chant, son cri déchirant au commencement de chaque couplet, tout cela remuait profondément les auditeurs. On voyait que tout son être était au chant.
Iliouchka, de son sourire, de son dos, de ses jambes, de toute sa personne, prenait part à l’action exprimée par la chanson qu’il accompagnait sur sa guitare. Il fixait ardemment la soliste comme s’il l’eût entendue pour la première fois.
Il battait la mesure avec sa tête, puis soudain se redressait, et à la dernière note, comme s’il se fût senti supérieur à tout le monde, orgueilleusement, d’un geste délibéré, il relevait sa guitare d’un coup de genou, la retournait, puis, frappant du pied, il rejetait ses cheveux en arrière et regardait le chœur en fronçant le sourcil. Tout son corps, du cou aux talons, était remué dans toutes ses fibres… Vingt voix énergiques reprenaient avec force et résonnaient dans l’air. Les vieilles tressautaient sur leurs chaises, agitant leurs mouchoirs et montrant les dents, poussaient des cris en mesure, plus aigres les uns que les autres. Les basses, la tête penchée sur l’épaule et gonflant le cou, mugissaient derrière les chaises.
Quand Stiochka lançait ses notes élevées, Iliouchka approchait davantage d’elle sa guitare comme s’il eût voulu aider la soliste à extraire le son. Le beau jeune homme, tout transporté, s’écrie : « C’est en bémol ! Les bémols entrent en jeu. »
A la pliasovaïa[19], lorsque Douniacha, les épaules et la poitrine frissonnantes, passa devant le comte, celui-ci se leva vivement de sa place, ôta son uniforme et, ne gardant que sa chemise rouge et son collant bleu, se mit à danser avec emportement ; il faisait des bonds si étonnants que les tziganes sourirent approbativement et se regardèrent.
[19] Danse nationale russe.
L’ispravnik s’assit à la turque, se frappa la poitrine d’un coup de poing et cria : « Vivat ! » Puis, saisissant le danseur par la jambe, il se mit à lui raconter qu’il ne lui restait que cinq cents roubles des deux mille qu’il avait, et qu’il était prêt à faire tout ce que le comte lui permettrait.
Le vieux père de famille s’éveilla et voulut partir ; on l’en empêcha. Le beau jeune homme invita une jeune tzigane pour la valse. Le cavalier, voulant faire parade de son amitié avec le comte, se leva de son coin et serra Tourbine dans ses bras.
— Ah ! mon cher ! dit-il, pourquoi donc es-tu parti sans nous, dis ?
Le comte gardait le silence, visiblement préoccupé d’autre chose.
— Ou es-tu allé ? Ah ! comte ? ah ! coquin, je sais où tu es allé.
Cette familiarité déplut à Tourbine. Il fixa froidement le cavalier et lui lança tout à coup une injure si terrible et si grossière que le pauvre homme, tout chagrin, se demanda de quelle manière il devait prendre cette offense.
Enfin, il décida que c’était une plaisanterie et retourna près de sa tzigane, à qui il promit de l’épouser après les fêtes de Pâques.
On se mit à chanter une autre chanson, puis une troisième ; on dansa encore, et tout le monde parut content. Le champagne ne tarissait pas. Le comte buvait beaucoup. Ses yeux paraissaient humides, mais il ne chancelait point, dansait mieux, parlait ferme, et même il accompagna le chœur et Stiochka quand elle chanta « l’émotion tendre de l’amitié ! »
Au milieu de la danse, le cabaretier vint prier ses hôtes de se retirer, car il était plus de deux heures du matin.
Le comte saisit le cabaretier par le cou et lui intima l’ordre de danser avec lui la pliasovaïa. Celui-ci refusa. Tourbine alors saisit une bouteille de champagne et, retournant le malheureux bonhomme la tête en bas et les pieds en l’air, ordonna qu’on le maintînt ainsi ; puis, à la risée générale, il vida lentement la bouteille sur l’hôtelier.
Le jour commençait à poindre ; tous étaient pâles et fatigués, excepté le comte.
— Pourtant, il me faut partir pour Moscou, fit-il tout à coup en se levant. — Venez, enfants, accompagnez-moi tous chez moi. Nous y prendrons le thé.
Tous consentirent, sauf le pomestchik endormi qui resta sur le divan.
On s’empila dans trois traîneaux qui attendaient dehors, et l’on partit pour l’hôtel.
— Attelez ! commanda le comte en entrant dans le salon de l’hôtel suivi de toute la compagnie, y compris les tziganes. — Sachka ! pas le tzigane Sachka, le mien !… Va dire au maître de poste que je le rosserai si ses chevaux ne sont pas bons… Ensuite, tu nous donneras du thé… Zavalchevsky, prépare le thé… Je monte chez Iliine, je veux voir ce qu’il devient, ajouta Tourbine, qui se dirigea vers la chambre du uhlan.
Iliine venait de terminer la partie ; ayant perdu tout son argent jusqu’au dernier kopek, il était étendu à la renverse sur un divan de crin tout déchiré dont il retirait des brins, qu’il mâchait et rejetait à mesure. Deux chandelles, dont l’une était déjà consumée jusqu’au papier qui lui servait de bobèche, étaient posées sur la table de jeu parmi les cartes et luttaient faiblement contre les clartés du matin qui passaient à travers les vitres.
Aucune pensée n’agitait le jeune homme.
Le brouillard épais de la passion du jeu enveloppait toutes ses facultés, à tel point qu’il ne se sentait pas de regret. Il essaya un instant de songer à ce qu’il devait faire à présent ; comment pourrait-il partir, étant sans un kopek ? Comment rendrait-il les quinze mille roubles au Trésor ? Que dirait son colonel, sa mère, ses camarades ?… Une terreur, un dégoût de lui-même l’envahirent à un tel point que, voulant oublier, il se leva, se mit à marcher à travers la chambre, tâchant seulement de marcher sur les fentes du parquet. Tous les détails du jeu lui revinrent à la mémoire : Il s’imaginait qu’il gagnait, qu’il enlevait un neuf et posait un roi de pique sur deux mille roubles, à droite une dame et à gauche un as, à droite un roi de carreau — et tout était perdu. Et s’il y avait eu un dix à sa droite, et à sa gauche le roi de carreau, il eût regagné. Il eût mis encore sur le p et eût alors gagné net quinze mille roubles. Il aurait acheté à son commandant un bon cheval, puis deux autres chevaux, puis une voiture, puis, quoi encore ?… Enfin, ç’aurait été une chose excellente.
Il s’étendit de nouveau sur le divan et se remit à en mâcher les crins.
« Pourquoi chante-t-on au numéro 7, pensa-t-il. — C’est sans doute chez Tourbine qu’on s’amuse. Si j’y allais boire un bon coup ! »
A ce moment le comte entra.
— Eh bien ! tu as tout perdu, frère, hé ! lui cria-t-il.
« Faisons semblant de dormir » pensa Iliine. — « Autrement, il faudrait lui parler, et je veux dormir. »
Tourbine s’approcha et posa sa main sur la tête du uhlan, qu’il caressa.
— Eh bien ! mon ami, tu as tout perdu… Parle donc…
Iliine ne répondait pas.
Le comte le tira par la manche.
— Oui, perdu. Qu’est-ce que cela te fait ? fit Iliine sans bouger et d’un ton à la fois mécontent, endormi et indifférent.
— Tout ?
— Eh bien ! oui… Il n’y a pas là de malheur. Qu’est-ce que cela te fait ?
— Écoute, dis-moi la vérité comme à ton camarade, dit le comte, qui, sous l’influence du vin, était disposé à la tendresse et continuait de caresser la tête du uhlan. Je t’assure que je t’aime. Dis-moi la vérité… Si tu as perdu l’argent du Trésor, je t’aiderai. Sinon, il serait trop tard… C’était l’argent du Trésor, n’est-ce pas ?
Iliine se leva vivement.
— Si tu veux que je parle, ne m’en parle pas, ne me questionne pas, car… Je t’en prie, ne me questionne pas… Il ne me reste à présent qu’à me brûler la cervelle !… s’écria Iliine avec un véritable désespoir.
Il laissa tomber sa tête dans ses mains et fondit en larmes, bien qu’un instant auparavant il songeât tranquillement aux chevaux.
— Quelle jeune fille tu es !… Mais à qui cela n’arrive-t-il pas ?… Ce n’est pas un malheur… Nous pourrons peut-être y remédier… Attends-moi ici.
Le comte sortit.
— Où demeure Loukhnov, le pomestchik ? demanda-t-il à un garçon de l’hôtel.
Le garçon offrit à Tourbine de l’accompagner.
Le comte, malgré les observations du laquais, qui lui objectait que son maître venait d’entrer et se déshabillait, entra dans la chambre de Loukhnov.
Le pomestchik, en robe de chambre, était assis devant une table et comptait plusieurs paquets de billets de banque placés devant lui.
Il y avait sur la table une bouteille de vin du Rhin que Loukhnov affectionnait tout particulièrement. Quand il avait gagné, il s’offrait ce plaisir.
Loukhnov regarda le comte froidement par-dessus ses lunettes, comme s’il ne le connaissait pas.
— Vous semblez ne pas me reconnaître, dit le hussard en s’avançant d’un pas décidé vers la table.
Loukhnov reconnut alors le comte et dit :
— Que voulez-vous ?
— Je voudrais jouer avec vous, dit Tourbine en s’asseyant sur le divan.
— A cette heure ?
— Oui.
— Ce serait avec grand plaisir un autre jour, comte, mais à présent je suis fatigué et je voudrais dormir… Accepterez-vous un peu de vin… Il est très bon.
— Et moi, je veux jouer maintenant.
— Je ne suis plus disposé… Sans doute qu’un de ces messieurs acceptera d’être votre partenaire, mais moi, je ne puis, comte… excusez-moi, je vous prie.
— Alors, vous ne voulez pas ?
Loukhnov haussa les épaules comme pour exprimer son regret de ne pouvoir satisfaire le comte.
— Alors, pour rien au monde, vous ne voulez pas jouer ?
Même geste de la part de Loukhnov.
— Je vous en prie… Voulez-vous jouer ?
Silence de Loukhnov.
— Jouerez-vous ? réitéra Tourbine. Prenez garde…
Même silence. D’un regard rapide, jeté par-dessus ses lunettes, Loukhnov vit le visage du comte qui commençait à s’assombrir.
— Jouerez-vous ! cria celui-ci d’une voix tonnante. Et il frappa la table d’un tel coup de poing que la bouteille de vin du Rhin sauta et se répandit. — Vous avez triché au jeu, tantôt… Pour la troisième fois, voulez-vous jouer ?
— Je vous ai dit que non… Il est vraiment étrange, comte, et pas du tout convenable de venir chez un homme et de lui mettre le couteau sur la gorge, remarqua Loukhnov sans lever les yeux.
Un court silence se fit, pendant lequel le visage du comte pâlissait de plus en plus. Tout à coup, un coup terrible asséné sur la tête étourdit Loukhnov, qui tomba à la renverse sur le divan, tout en essayant de retenir son argent, et jeta un cri si désespérément aigu qu’on n’eût pu croire qu’un homme si tranquille et d’aspect si respectable l’avait poussé.
Tourbine ramassa l’argent qui restait sur la table, bouscula le domestique qui était accouru au secours de son maître et sortit vivement de la chambre.
— Si vous voulez une réparation, je me tiens à vos ordres… Je serai encore pendant une demi-heure au no 7, dit le comte en franchissant la porte.
— Coquin !… Voleur !… entendit-on. Je te ferai un procès criminel.
Iliine n’avait prêté aucune attention à la promesse du comte et demeurait étendu sur le divan, suffoqué par des larmes de désespoir. La conscience de la réalité lui était venue, provoquée par la compatissance et les caresses du comte, et l’idée qu’il était perdu se faisait jour à travers l’enchevêtrement étrange des sensations, des pensées et des souvenirs qui avaient envahi son âme.
Sa jeunesse, déjà riche de souvenirs, l’honneur, la considération sociale, les rêves d’amour et d’amitié, tout cela était perdu à jamais.
La source de ses larmes commençait à se tarir. Une sensation trop calme de désespoir le gagnait de plus en plus et la pensée du suicide, ne provoquant plus en lui ni dégoût ni terreur, attirait de plus en plus son attention.
A ce moment, il entendit le pas ferme du comte. Sur le visage de Tourbine se lisaient encore les traces de la colère de tout à l’heure ; ses mains tremblaient encore, mais ses yeux étaient éclairés par une lueur de bonté et de contentement.
— Prends !… tu as regagné, dit-il en jetant quelques paquets de billets de banque sur la table. — Regarde si tu as ton compte et viens au plus vite au salon commun, car je pars tout à l’heure, ajouta-t-il comme s’il n’eût pas remarqué l’immense agitation, faite de joie reconnaissante, qu’exprimait le visage du uhlan.
Et le comte sortit de la chambre en sifflotant un refrain tzigane.
Sachka se serra les flancs de sa courroie et annonça que les chevaux étaient prêts. Il demanda qu’on le laissât aller chercher le manteau du comte qui, avec le col, valait au moins 300 roubles, disait-il. Il reporterait cette mauvaise chouba bleue que ces gredins de chez le predvoditel avaient donnée à son maître à la place de son beau manteau. Le comte dit que c’était inutile et monta dans sa chambre pour changer de vêtements.
Le cavalier hoquetait sans cesse, assis auprès de sa tzigane. L’ispravnik demandait de la vodka et priait la compagnie de venir de ce pas déjeuner chez lui en jurant que sa femme elle-même danserait avec les tziganes. Le beau jeune homme expliquait d’un air profond que le piano est l’instrument qui a le plus d’âme et qu’on ne peut rendre les bémols sur la guitare. Le tchinovnik prenait son thé d’un air triste ; le jour naissant semblait lui faire honte de sa débauche. Les tziganes discutaient entre eux dans leur langue, et voulaient encore chanter : mais Stiochka s’y opposa en disant que le baroraï[20] se fâcherait. En résumé, tous étaient las de cette nuit d’orgie.
[20] En tzigane, comte ou prince, ou plus exactement grand seigneur.
— Hé bien ! une chanson pour les adieux, et puis chacun chez soi, dit le comte, frais et gai, toujours beau, en entrant revêtu de ses habits de voyage.
Les tziganes formèrent de nouveau le cercle. Ils se préparaient à commencer leur chanson quand Iliine entra tenant dans sa main un paquet de billets de banque. Il prit le comte à part.
— J’avais en tout quinze mille roubles du Trésor, et tu m’en as donné seize mille trois cents. L’excédent te revient, par conséquent.
— Bonne affaire ! Donne.
Iliine lui tendit l’argent en le regardant timidement ; il ouvrit la bouche comme pour parler, mais il rougit, des larmes montèrent à ses yeux ; il saisit la main du comte et la serra.
— Va-t’en, Iliouchka !… Écoute-moi, voici de l’argent pour toi, mais il faut que tu me conduises jusqu’au rempart.
Et le comte jeta sur la guitare du tzigane les treize cents roubles qu’Iliine venait de lui rapporter, sans même songer aux cent roubles qu’il avait empruntés la veille au cavalier.
Il était déjà dix heures du matin. Le soleil dépassait les toits ; la foule circulait dans les rues ; les marchands avaient ouvert leurs boutiques depuis longtemps ; les gentilshommes, les tchinovniks roulaient dans les équipages et les dames visitaient les magasins, quand la bande des tziganes, l’ispravnik, le cavalier, le beau jeune homme, Iliine et le comte, enveloppé dans sa chouba bleue en peau d’ours, descendirent le perron de l’hôtel.
Il faisait un beau temps de dégel. Trois troïkas de poste, à la queue nouée très court, piaffaient dans la boue liquide ; ils s’approchèrent du perron et toute la compagnie monta dans les traîneaux.
Tourbine, Iliine, Stiochka, Iliouchka et Sachka l’ordonnance, montèrent dans le premier traîneau. Blücher, fou de joie, aboyait à la tête du cheval du milieu en fouettant l’air de sa queue. Les autres prirent place dans le second traîneau avec des tziganes des deux sexes. Les traîneaux se mirent à la file, et les tziganes entamèrent un chœur.
Les chevaux, excités par un bruit infernal de chansons et de sonnettes, traversèrent toute la ville jusqu’au rempart, forçant à se ranger en toute hâte les voitures qu’ils rencontraient.
Les marchands et les passants, dont beaucoup connaissaient quelques-unes des personnes qui accompagnaient le comte, ne pouvaient cacher leur étonnement de voir des nobles passer en plein jour dans des traîneaux où chantaient des bohémiennes et des tziganes ivres.
Quand on fut hors de la ville, les troïkas s’arrêtèrent et les adieux commencèrent.
Iliine, qui avait bu pas mal et conduisait lui-même les chevaux, devint triste tout à coup ; il se mit à supplier le comte de demeurer encore un jour. Mais quand Tourbine l’eut convaincu que cela était impossible, il sauta au cou de son nouvel ami, l’embrassa et promit de demander son changement de corps pour rejoindre le comte aux hussards. Celui-ci était extraordinairement gai. Il s’amusait à envoyer rouler dans la neige le cavalier, qui, depuis le matin, avait enfin conquis la faveur de le tutoyer, il lançait son chien aux mollets de l’ispravnik, prenait Stiochka dans ses bras et voulait l’emmener avec lui à Moscou. Enfin, il monta dans le traîneau et installa Blücher à côté de lui. Sachka demanda encore une fois au cavalier de prendre chez eux le manteau de son maître et de le lui envoyer à Moscou, et monta sur le siège.
Le comte cria : « En route ! » ôta sa casquette, l’agita au-dessus de sa tête, siffla les chevaux comme un véritable cocher de poste, et les troïkas se séparèrent.
Au loin s’étendait la plaine unie couverte de neige, sur laquelle la route serpentait en une bande d’un jaune sale. Un soleil ardent étincelait sur la neige fondante, couverte d’une mince écorce transparente, et réchauffait agréablement le visage et le dos.
Des chevaux en sueur montait une vapeur. Les sonnettes tintaient. Un moujik passa, conduisant une charge de paille sur un traîneau branlant ; il tira à plusieurs reprises sur les guides de corde en courant avec ses lapti[21] dans la neige fondue et parvint à se garer à temps.
[21] Chaussure en corde tressée.
Une baba, grosse et rouge, avec un enfant enveloppé dans son touloupe de mouton, était assise sur le second traîneau ; elle guidait, ou plutôt battait du bout des guides, une pauvre rosse blanche.
Tout à coup le comte se ressouvint d’Anna Fedorovna.
— Retournons ! cria-t-il.
Le cocher ne comprit pas d’abord.
— Retournons à K., et vivement.
La troïka fit volte-face, franchit de nouveau le rempart et stoppa devant le perron en planches de la maison de madame Zaïtsova.
Tourbine gravit rapidement l’escalier et traversa le vestibule et le salon.
La jeune veuve était encore endormie, il alla à son lit, la souleva dans ses bras, baisa ses yeux clos et sortit vivement.
Anna Fedorovna, en s’éveillant, se demanda ce qui venait de lui arriver.
Le comte remonta dans son traîneau, cria d’aller vite et sans s’arrêter. Il ne se souvenait même plus de Loukhnov, ni de la jeune veuve, ni de Stiochka, et, ne songeant qu’à ce qui l’attendait à Moscou, il partit de la ville de K.
Vingt années se sont passées, beaucoup d’eau a coulé depuis, bien des gens sont morts, bien d’autres sont nés, ont grandi et vieilli, davantage encore de pensées sont nées et sont mortes ; bien des choses nobles et détestables du temps passé ont disparu ; bien des choses jeunes et belles ont apparu ; davantage encore de caduques et d’infirmes se sont fait jour.
Le comte Fedor Tourbine a été tué, il y a bien longtemps, dans un duel avec un étranger qu’il avait frappé de son knout en pleine rue. Son fils, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau se ressemblent, est déjà un beau jeune homme de vingt-trois ans. Il est officier dans la garde. Moralement, le jeune comte Tourbine ne ressemble pas du tout à son père. Il n’a même pas l’ombre de ses penchants impétueux, passionnés et, à vrai dire, débauchés du siècle passé. En même temps que l’intelligence et l’instruction, la vivacité d’esprit qu’il avait héritée de son père, l’amour des convenances et de tout ce qui constitue le confort de la vie, le sens pratique des hommes et des circonstances, la sagesse et la prévoyance étaient ses facultés distinctives.
Il suivait sa carrière avec régularité. A vingt-trois ans il était déjà lieutenant… Quand vint la guerre, il pensa que son intérêt, pour son avancement, était de passer dans l’armée active. Il entra donc dans un régiment de hussards avec un grâce immédiatement supérieur au sien, et ne tarda pas à recevoir le commandement d’un escadron.
Au mois de mai de l’année 1848, le régiment des hussards de S. traversait le gouvernement de K. ; l’escadron commandé par le jeune Tourbine devait passer la nuit à Morozovka, village appartenant à Anna Fedorovna.
Mme Zaïtsova vivait encore, mais était déjà si peu jeune qu’elle ne se considérait plus comme jeune, ce qui est tout dire pour une femme. Elle était devenue très grosse. A ce qu’on dit, cela rajeunit une femme. Mais, sur ce visage bouffi et blanc, de grosses rides potelées avaient tracé leur sillon. Elle n’allait plus à la ville et montait avec un effort dans son équipage, mais elle avait gardé sa bonté naïve.
Elle était toujours aussi sotte, on pouvait bien le dire à présent que sa beauté n’était plus là pour pallier cette imperfection.
Avec elle vivait sa fille Liza, une beauté campagnarde russe de vingt-trois ans, et son frère, notre vieille connaissance le cavalier, qui avait mangé pour les autres tout son petit avoir et s’était réfugié chez sa sœur pour y finir ses jours. Ses cheveux étaient tout gris, sa lèvre supérieure s’affaissait, mais ses moustaches restaient soigneusement noircies. Les rides couvraient non seulement son front et ses joues, mais encore son nez et son cou, et son dos se voûtait. Cependant ses jambes affaiblies restaient arquées et décelaient l’ancien cavalier.
La famille d’Anna Fedorovna est réunie dans un petit salon de la vieille maison, dont une porte et les fenêtres à balcon donnaient sur un vieux jardin orné de grands tilleuls.
La maîtresse de la maison, en camisole lilas, était assise sur un divan devant une table d’acajou et se tirait les cartes. Son frère, vêtu d’un pantalon blanc et d’un veston bleu, était installé près de la fenêtre ; il tressait du coton blanc, occupation qu’il aimait beaucoup et que lui avait enseignée sa nièce, car il ne pouvait plus faire autre chose ; ses yeux étaient trop affaiblis pour lire les journaux, son passe-temps favori d’autrefois.
Pimotchka, la fille adoptive d’Anna Fedorovna, répétait sa leçon sous les yeux de Liza qui tricotait en même temps, avec des aiguilles en bois, une paire de bas pour son oncle.
Les derniers rayons du soleil couchant jetaient à travers l’allée de tilleuls une clarté tamisée sur la dernière fenêtre et sur l’étagère qui se trouvait auprès du cavalier. Dans le jardin et dans la chambre il faisait si calme qu’on entendait, derrière la fenêtre, une hirondelle voleter rapidement, ou, dans la chambre, le soupir léger d’Anna Fedorovna ou les toussotements du vieux cavalier qui posait ses pieds l’un sur l’autre et changeait de temps en temps de position.
— Comment se tire-t-on les cartes, Lizanka ?… J’oublie toujours, dit Anna Fedorovna en cessant de mêler ses cartes.
Sans abandonner son tricot, Liza s’approcha de sa mère et regarda le jeu.
— Mais vous avez tout brouillé, ma chère petite maman, s’écria-t-elle en remettant les cartes en ordre. — A présent elles sont comme il faut… Mais cela tombe comme vous l’avez voulu ! ajouta-t-elle en retirant furtivement une carte du jeu.
— Oh ! tu me trompes toujours… Tu me dis toujours que cela réussit.
— Non, vraiment ; la réussite est faite.
— C’est bon, c’est bon !… espiègle… N’est-il pas l’heure de prendre le thé ?
— J’ai déjà dit de faire chauffer le samovar. Je vais y aller. Faut-il l’apporter ici ?… Finis vite ta leçon, Pimotchka, et nous courrons un peu.
Eliza sortit.
— Lizotchka !… Lizanka !… cria l’oncle, en regardant son travail avec attention ; je crois avoir laissé échapper une maille. Arrange-la-moi donc, ma chérie.
— Tout à l’heure, tout à l’heure. Je vais faire casser le sucre.
En effet, trois minutes après, elle revint, s’approcha de son oncle et le saisit par l’oreille.
— Voilà… cela vous apprendra à laisser échapper des mailles, dit-elle en riant.
— Cesse, cesse donc et répare le dégât. Vois, il y a là quelques nœuds.
Liza prit la tresse, ôta une épingle de son fichu, que le vent entr’ouvrit un instant, remit la maille, tira deux fois sur la tresse et la rendit à son oncle.
— Embrassez-moi pour la peine, dit-elle en lui tendant sa joue rose et en rattachant son fichu avec l’épingle. Vous prendrez du thé avec du rhum, c’est aujourd’hui vendredi.
Elle sortit de nouveau.
— Petit oncle, venez donc voir !… Des hussards viennent ici ! entendit-on de la chambre voisine.
Anna Fedorovna et son frère passèrent dans la salle où le thé était servi, et dont les fenêtres donnaient sur la rue. On voyait très peu ; on distinguait seulement, à travers un nuage de poussière, une troupe qui s’avançait.
— Quel dommage, petite sœur, remarqua l’oncle. Quel dommage que nous soyons si à l’étroit et que l’aile de notre maison ne soit pas terminée ! Nous aurions pu inviter les officiers. Les officiers de hussards, ce sont des jeunes gens si gais, si agréables !… J’aurais pu les contempler au moins encore un peu.
— J’en serais de même très contente ; mais vous savez vous-même, mon frère, que nous n’avons pas de place : une chambre à coucher, celle d’Eliza, le salon et cette chambre, qui est la vôtre, et c’est tout. Où les loger ?
Jugez-en vous-même… Mikhaïlo Matveïev a nettoyé pour eux l’isba du staroste ; il dit que ce sera assez propre.
— Nous t’aurions choisi un fiancé, Lizotchka, un brave hussard ! dit l’oncle.
— Non, je ne veux pas d’un hussard… Je veux un uhlan… C’est dans les uhlans que vous avez servi, oncle, n’est-ce pas ?… Je ne veux pas même connaître les hussards, on dit que ce sont des risque-tout.
Eliza rougit un peu et partit d’un éclat de rire sonore.
— Voilà Oustiouchka qui court ; il faut lui demander ce qu’elle a vu, dit la jeune fille.
Anna Fedorovna fit appeler Oustiouchka.
— Elle ne peut pas rester à son travail… Il faut toujours qu’elle s’échappe pour aller voir les soldats, fit Anna Fedorovna. — Eh bien ! où a-t-on logé les officiers ? demanda-t-elle à Oustiouchka.
— Chez les Eremkine, Madame. Ils sont deux… Quels beaux cavaliers !… On dit qu’il y en a un qui est comte.
— Comment le nomme-t-on ?
— C’est, je crois, Kazarov ou Tourbinev ; je ne me rappelle plus, excusez-moi.
— Quelle sotte !… Elle ne sait même pas renseigner les gens… Tu aurais dû au moins retenir le nom.
— Eh bien ! je vais y aller.
— Oh ! je sais que tu en es très capable. Mais non, c’est Danilo qui ira… Dites-lui, mon frère, qu’il aille demander si les officiers ont besoin de quelque chose… Il faut toujours être convenable… Il faudra dire que c’est de ma part.
Le cavalier et sa sœur se remirent à leur thé. Liza passa à l’office pour mettre le sucre cassé dans le sucrier. Oustiouchka lui parlait des hussards.
— Mademoiselle, ma chérie, qu’il est beau, ce comte ! C’est tout simplement un chérubin aux cils noirs… Voilà le fiancé qu’il vous faudrait. Vous feriez tous deux un beau couple.
Les autres domestiques souriaient approbativement. La vieille bonne, qui tricotait un bas, près de la fenêtre, soupira et fit une prière pour que se réalisât ce vœu.
— Les hussards t’ont charmée à ce point ! dit Liza. — Je sais que tu es experte à raconter… Apporte-moi, s’il te plaît, du sirop, Oustiouchka… Il faudra en offrir aux hussards.
Eliza prit le sucrier et sortit en riant.
« Je voudrais bien savoir comment est ce hussard. Est-il brun ou blond ? Il serait sans doute content de faire notre connaissance… Mais il passera et ne saura même pas que j’ai pensé à lui… Combien ont déjà passé ainsi sans me voir… excepté mon oncle et Oustiouchka !… Qu’importent ma coiffure, les manchettes que je porte ! personne ne me remarque », pensait-elle en soupirant. Et elle caressait son bras blanc et potelé. — « Il doit être de haute taille, avoir de grands yeux et probablement de petites moustaches noires… Non, vraiment, j’ai déjà vingt-deux ans passés, et personne n’est amoureux de moi, excepté Ivan Ipatich, le grêlé. Et, il y a quatre ans, j’étais plus belle qu’à présent… C’est ainsi que ma jeunesse se passe sans joie… Oh ! que je suis malheureuse, moi, pauvre demoiselle de village ! »
La voix de sa mère, qui l’appelait pour verser le thé, tira la demoiselle de village de sa rêverie. Elle secoua sa petite tête et rejoignit sa mère.
Les meilleures choses arrivent par hasard. Plus on prend de souci et moins l’on réussit. Dans les campagnes, on s’inquiète rarement de donner une bonne éducation aux enfants ; donc, pour la plupart, les enfants éduqués au hasard le sont bien. C’est ce qui arriva surtout pour Liza.
Anna Fedorovna, avec son intelligence bornée et son caractère insouciant, n’avait donné aucune éducation à Liza. Elle ne lui avait fait apprendre ni la musique, ni le français, cette langue si utile ; mais le hasard fit que son mari lui donna une fille douée d’une santé robuste. Une nourrice et une bonne se chargèrent de l’enfant, la nourrirent, l’habillèrent de petites robes d’indienne et de souliers en peau de bélier ; elles l’envoyaient se promener et ramasser des champignons et des framboises dans la forêt. Un séminariste lui enseigna la lecture et l’arithmétique, et, à seize ans, Liza se trouva être pour sa mère une amie toujours gaie et une active ménagère.
Anna Fedorovna, dans sa bonté, avait toujours des filles adoptives, serves ou enfants trouvées. Liza, dès l’âge de dix ans, s’occupait déjà d’elles, leur apprenait à lire, les habillait, les conduisait à l’église et réprimait leurs espiègleries. Puis vint le bonhomme d’oncle, qu’on dut soigner comme un enfant. Puis, les moujiks et les domestiques s’adressaient à la jeune demoiselle pour avoir des remèdes dans leurs maladies ; elle leur donnait du sureau, de la menthe et de l’alcool camphré. Puis, le ménage dont le soin, par hasard, passa dans ses mains ; ensuite l’amour qu’elle avait en elle se satisfit en s’épanchant dans la nature et dans la religion. Spontanément Liza était devenue une femme active, bonne, gaie, indépendante, pure et profondément religieuse. Il est vrai qu’elle éprouvait des petites souffrances de vanité quand elle voyait à l’église ses voisines coiffées de chapeaux à la mode, qu’on faisait venir de K. ; qu’il lui arrivait de verser des larmes de dépit à propos de sa mère, devenue, en vieillissant, grognon et capricieuse ; qu’elle était envahie parfois par les rêves d’amour les plus irréalisables et aussi les moins immatériels ; mais l’activité saine et utile qui lui était devenue indispensable avait dissipé tout cela et, à vingt-deux ans, elle n’avait pas une tache ; pas un reproche ne troublait l’âme sereine et tranquille de cette jeune fille radieuse de beauté physique et morale.
Liza était de taille moyenne, plutôt rondelette ; ses yeux étaient gris, plutôt petits, avivés d’une ombre légère à la paupière inférieure ; ses cheveux descendaient en une lourde et longue natte blonde ; sa démarche était grave et avait quelque nonchalance qui lui imprimait un balancement en canard, comme on dit. L’expression de son visage, quand elle s’occupait de quelque chose sans que son esprit fût agité, paraissait dire à ceux qui la regardaient : « Il fait bon de vivre sur terre à qui a la conscience pure et le cœur aimant. » Même dans ses moments de dépit, de trouble ou de tristesse, à travers les larmes, et malgré le froncement de son sourcil gauche et le pincement de ses lèvres, se trahissait comme malgré elle dans les fossettes de ses joues, au coin de ses lèvres, et dans ses yeux habitués à sourire à la vie, un cœur foncièrement bon et que l’esprit ne faussait point.
Il faisait encore chaud, bien que le soleil descendît déjà sur l’horizon, lorsque l’escadron entra dans Morozovka. En avant, au milieu de la rue poudreuse du village, trottait en mugissant d’inquiétude une vache séparée du troupeau et incapable du comprendre qu’il lui était beaucoup plus simple de se jeter de côté et de laisser passer l’escadron qui semblait la poursuivre. Les vieux paysans, les babas, les enfants regardaient les hussards avec avidité, formant la haie des deux côtés de la rue. Au milieu d’un nuage épais de poussière, les hussards arrêtèrent leurs chevaux, qui piétinèrent et s’ébrouèrent un instant.
A la droite de l’escadron, deux officiers montaient avec aisance deux magnifiques chevaux. L’un était le commandant comte Tourbine ; l’autre, un très jeune homme récemment promu en grade de sous-lieutenant, se nommait Polozov.
De la principale isba sortit un hussard en redingote blanche d’été. Otant sa casquette, il s’approcha des officiers.
— Où est le logement qui nous est réservé ? demanda le comte.
— Pour Votre Excellence, répondit le quartier-maître en sursautant. — Ici, chez le starosta… Il a nettoyé son isba. J’ai demandé un logement chez la pomestchitsa, on m’a répondu qu’il n’y en avait pas… Elle est si méchante…
— C’est bien, dit le comte en descendant de cheval et en étirant ses jambes engourdies. — Ma voiture est-elle arrivée ?
— Elle a daigné arriver, Votre Excellence, répondit le quartier-maître en indiquant avec sa casquette la voiture, dont on apercevait la caisse en cuir sous la porte cochère.
Puis il se précipita dans le vestibule de l’isba où la famille du paysan s’était réunie pour contempler l’officier. Dans sa précipitation à ouvrir la porte pour montrer à son supérieur que l’habitation avait été mise en bon état pour le recevoir, il bouscula une vieille femme, puis s’écarta pour laisser passer le comte.
La maison était assez spacieuse, mais peu propre. Un domestique allemand, vêtu comme un seigneur, se tenait dans la salle ; il installait un lit de fer. Quand il eut posé ses draps et bordé les couvertures, il mit la malle du comte en ordre.
— Fi ! quel logement dégoûtant ! s’écria le comte dépité. — Eh ! Diadenko, ne pouvait-on me trouver mieux, quelque part, chez le pomestchik ?
— Si Votre Excellence l’ordonne, j’irai à la maison seigneuriale, dit Diadenko. — Mais la maison seigneuriale n’a pas meilleure apparence.
— Inutile, alors… tu peux t’en aller.
Le comte s’étendit sur le lit en joignant ses mains derrière sa tête.
— Johann, cria-t-il à son valet de chambre, tu as encore fait une bosse au matelas, au beau milieu du lit. Tu ne sauras donc jamais faire un lit comme il faut ?
Johann s’approcha pour réparer le dommage.
— Non, c’est inutile… Ma robe de chambre, demanda-t-il d’une voix mécontente.
Le domestique lui apporta sa robe de chambre.
Le comte, avant de l’endosser, examina un des pans.
— C’est cela, tu n’as pas enlevé la tache… Peut-on plus mal servir que toi, ajouta-t-il en arrachant le vêtement des mains du valet de chambre et en s’en revêtant. — Dis-moi, le fais-tu exprès ?… Le thé est-il préparé ?…
— Che n’ai bas eu le temps te le vaire, répondit Johann.
— Imbécile !
Le comte prit un roman français et se mit à lire. Sa lecture se prolongea assez longtemps. Johann sortit et alla dans le vestibule activer le samovar. Il était évident que le comte était de mauvaise humeur, probablement à cause de la fatigue, de la poussière qui couvrait son visage, de ses habits qui le serraient et de son estomac à jeun.
— Johann ! cria-t-il de nouveau. Rends-moi compte des dix roubles que je t’ai donnés. Qu’as-tu acheté à la ville ?
Tourbine parcourut le compte et laissa échapper quelques marques de mécontentement à propos de la cherté des provisions.
— Apporte du rhum pour le thé.
— Che n’ai bas acheté de rhum pour le thé, dit Johann.
— C’est superbe… Combien de fois t’ai-je dit d’avoir toujours du rhum.
— Che n’afais bas assez l’archent.
— Pourquoi donc Polozov n’en a-t-il pas acheté… Tu aurais dû emprunter à son domestique.
— Le sous-liétn’nant Polossov, ché sais bas. Ils ont acheté tu thé et tu sucre.
— Animal !… va-t’en !… Tu es le seul être sur terre capable de me mettre hors de moi… Tu sais bien qu’en campagne je prends toujours le thé avec du rhum.
— Foilà teux lettres arrifées bar l’Élat-Machor… Elles fiennent t’arrifer, dit le valet de chambre.
Le comte, toujours étendu sur son lit, décacheta les lettres et les lut.
A ce moment, le jeune sous-lieutenant entra.
Il avait le visage rayonnant. Il avait logé son escadron.
— Eh bien, Tourbine, il fait bon ici, ce me semble… Il a fait si chaud… J’avoue que je me sens fatigué.
— Ah ! oui, il fait bon… une sordide et puante isba… et, grâce à toi, pas de rhum. Ton idiot de valet n’en a pas acheté ; celui-ci non plus… Tu aurais dû le lui dire au moins.
Il continua sa lecture. Sa première lettre lue, il la froissa et la jeta par terre.
— Pourquoi n’as-tu pas acheté de rhum ? demanda à voix basse le sous-lieutenant à son ordonnance. — Tu avais de l’argent.
— Est-ce que ce doit être toujours à vous d’en acheter ?… Je dépense déjà assez sans cela. Tandis que leur Allemand ne fait que fumer sa pipe, et voilà tout.
La seconde lettre n’était sans doute point aussi désagréable, car le comte souriait en la lisant.
— De qui est-ce ? demanda Polozov en rentrant dans la chambre et en arrangeant sa couchette sur une planche près du poêle.
— De Mina, répondit gaîment le comte, qui tendit la lettre au jeune homme. — Veux-tu la lire ?… Quelle charmante femme !… Quelle charmante femme !… Vraiment elle vaut mieux que nos demoiselles… Que d’esprit et de sentiment dans cette lettre ! La seule chose qui n’aille pas, c’est qu’elle me demande de l’argent.
— En effet, ce n’est pas bien, appuya le sous-lieutenant.
— Il est vrai que je lui en ai promis… Mais, tu sais, cette campagne… Du reste, si je dois être encore trois mois à commander l’escadron, je lui en enverrai… Ce ne serait vraiment pas à regretter… Qu’elle est charmante, eh ! dit-il en souriant et suivant des yeux l’expression du visage de Polozov, qui lisait la lettre.
— C’est horriblement mal orthographié, mais c’est charmant… Il me semble que tu es aimé.
— Hum !… Comment donc !… Il n’y a que ces femmes-là qui aiment véritablement… quand elles aiment.
— Et cette autre lettre, de qui ? demanda Polozov en tendant au comte celle qu’il venait de lire.
— Euh ! rien… Un méchant bonhomme, un vaurien, à qui je dois… C’est une dette de jeu.
— Voilà trois fois qu’il me la rappelle… je ne puis pas la payer maintenant. Stupide lettre, poursuivit le comte, visiblement agacé par ce souvenir.
Après cette conversation, un long silence se fit entre les deux officiers. Polozov, qui était visiblement sous l’influence du comte, buvait son thé en silence, jetant parfois des regards sur le beau visage assombri de Tourbine qui s’était mis à la fenêtre, et n’osait reprendre la conversation.
— Qu’en penses-tu ?… Cela peut très bien se faire !… s’écria soudain le comte en secouant joyeusement la tête. — Si nous avons une promotion cette année et si nous assistons encore à une affaire, je puis arriver à distancer mes anciens chefs d’escadron de la garde.
La conversation continuait sur ce thème, pendant la seconde tasse de thé, quand le vieux Danilo entra pour s’acquitter de la commission dont Anna Fedorovna l’avait chargé auprès de ces messieurs.
Sa commission faite, Danilo, ayant appris le nom de l’officier et se souvenant encore de la visite du feu comte Tourbine à K., ajouta de sa propre part :
— Ma maîtresse m’a ordonné de vous demander si vous n’êtes pas le fils du comte Fedor Ivanovitch Tourbine. Ma maîtresse, Anna Fedorovna, l’a beaucoup connu.
— C’était mon père… Dis à ta maîtresse que je lui suis très reconnaissant, que je n’ai besoin de rien… Seulement je lui demanderai si je ne pourrais avoir quelque part une chambre un peu plus propre… dans sa maison ou ailleurs.
— Pourquoi avez-vous dit cela ? dit Polozov dès que Danilo fut sorti. — Est-ce que cela ne vous est pas égal, pour une nuit ?… Quel dérangement vous allez leur causer !
— En voici bien d’une autre encore !… N’avons-nous pas assez erré d’isbas en isbas, toutes enfumées et sales ?… On voit tout de suite que tu n’es pas pratique… Pourquoi n’en pas profiter, si, pour une nuit, nous pouvons nous loger comme des hommes… Ils en seront enchantés, au contraire… Il y a une seule chose qui ne m’aille pas… Si cette dame a en effet connu mon père… ajouta le comte en souriant. — J’éprouve toujours un peu de honte quand on me parle de feu mon papa ; il y a toujours dessous quelque histoire scandaleuse ou quelque dette… Et c’est pourquoi j’évite autant que possible les vieilles connaissances de mon père… Du reste il était de son temps, conclut-il en reprenant sa mine sérieuse.
— J’oubliais de te raconter, dit Polozov, que j’ai rencontré le commandant de brigade des uhlans Iliine. Il désirerait beaucoup te voir… Il a un véritable culte pour ton père.
— Cet Iliine me parait être une vieille croûte… Tous ces messieurs qui ont connu mon père me racontent, comme pour m’être agréables, des choses que j’ai honte à entendre… Il est vrai que je ne m’enthousiasme pas et que j’envisage les choses froidement, tandis que mon père était un homme fougueux et se laissait aller parfois à commettre des actions un peu risquées… Mais, encore une fois, il était de son temps… Dans notre siècle, peut-être serait-il un homme très distingué ; car il avait de grandes facultés, il faut lui rendre cette justice.
Un quart d’heure après, le domestique revenait et transmettait au comte la prière que lui faisait la pomestchitsa de bien vouloir passer la nuit dans sa maison.
Anna Fedorovna, ayant appris que le jeune officier de hussards était le fils du comte Tourbine, ne tint plus en place.
— Ah ! mes aïeux ! Danilo, cours vite ; dis-lui que je le demande ici, cria-t-elle en proie à la plus vive agitation ; et, s’élançant vers la chambre des bonnes : — Lizanka !… Oustiouchka !… il faut arranger ta chambre, Liza… Tu vas passer dans la chambre de ton oncle, et vous, mon frère… Mon frère, vous coucherez dans le salon, pour cette seule nuit.
— Ce n’est rien, petite sœur… Je coucherai par terre.
— Ce doit être un beau garçon s’il ressemble à son père. Que je le voie, au moins, ce cher enfant… Tu le verras, Liza… Son père était un beau garçon… Où portes-tu la table ?… Laisse-la ici, cria Anna Fedorovna en se démenant. — Fais apporter deux lits… Empruntes-en un chez le gérant… Puis, tu prendras sur l’étagère les flambeaux de cristal dont mon frère m’a fait cadeau pour ma fête.
Tout fut vite prêt. Liza, bien que sa mère s’en mêlât, arrangea à sa manière la chambre destinée aux deux officiers. Elle fit les lits avec du linge propre et parfumé de réséda, ordonna de mettre une carafe d’eau et des bougies sur une petite table, fit brûler du papier odorant dans la chambre des bonnes et déménagea son petit lit qu’elle installa dans la chambre de son oncle.
Anna Fedorovna se calma, se remit à sa place, reprit même ses cartes, mais, en les disposant sur la table, elle s’appuya sur son coude potelé et demeura pensive.
« Ah ! comme le temps, comme le temps passe », se disait-elle à voix basse. — « Y a-t-il donc si longtemps de cela… Je le vois à présent comme autrefois… Quel espiègle il était ! »
Des larmes lui montèrent aux yeux.
« Voici Lizanka, à présent… Tout de même, elle n’est pas ce que j’étais à son âge… Elle est jolie, mais ce n’est pas cela… »
— Lizanka, tu devrais mettre pour ce soir ta robe de mousseline de laine.
— Est-ce que vous les invitez, maman ?… Mieux vaudrait ne pas le faire, dit Liza, en proie à une agitation qu’elle ne pouvait maîtriser, car la pensée de voir les officiers la troublait… — Mieux vaut ne pas les inviter, maman, répéta-t-elle.
En effet, le désir de voir les officiers était combattu en elle par la crainte d’un bonheur qu’elle pressentait.
— Peut-être voudront-ils faire notre connaissance, fit Anna Fedorovna en caressant les cheveux de sa fille. Elle songea :
« Non, ce ne sont pas les cheveux que j’avais en mon temps… Non, Lizotchka, cependant comme je l’aurais désiré pour toi !… »
En effet, elle désirait ardemment quelque chose d’heureux pour sa fille… Mais elle ne pouvait guère se bercer de l’espoir d’un mariage avec le comte… Pourtant un sentiment indéfini la poussait à désirer beaucoup, beaucoup pour sa fille… Elle eût voulu revivre encore une fois en sa fille les moments passés avec le feu comte.
Le vieux cavalier était, lui aussi, quelque peu agité par l’arrivée du jeune Tourbine. Il passa dans sa chambre, et s’y enferma. Un quart d’heure après il en sortit vêtu d’une hongroise et d’un pantalon bleu. Sa physionomie exprimait une joie embarrassée comme celle d’une jeune fille qui essaye pour la première fois une robe de bal. Il se dirigea vers la chambre destinée aux hôtes.
— Nous allons les voir, ces hussards d’aujourd’hui, ma petite sœur… Le feu comte était un véritable hussard… Nous allons voir… nous allons voir.
Les officiers étaient déjà arrivés. Ils s’étaient installés dans leur chambre.
— Eh bien ! tu vois, dit le comte en se couchant tout habillé, sans ôter ses bottes poudreuses, sur le lit qu’on lui avait préparé. Ne sommes-nous pas mieux ici que dans cette isba, en compagnie des cafards ?
— Évidemment nous sommes mieux ici… mais nous sommes les obligés des maîtres de cette maison…
— Quelle bêtise !… Il faut partout se conduire d’une manière pratique… Ils sont charmés, j’en suis sûr… Garçon ! cria le comte, demande quelque chose pour voiler cette fenêtre ; sans quoi il y aura ici un courant d’air cette nuit.
A ce moment, le vieux cavalier entra pour faire connaissance avec les officiers. En rougissant un peu, il ne laissa pas échapper l’occasion de raconter qu’il avait été le camarade du feu comte, dont il avait eu la sympathie. Il ajouta même que plusieurs fois Tourbine lui avait rendu des services. Entendait-il par là que le feu comte ne lui avait pas rendu ses cent roubles, ou bien qu’il l’avait jeté dans la neige, ou qu’il l’avait injurié ? Le vieux cavalier ne s’expliqua pas là-dessus.
Le jeune comte fut très poli pour le vieillard. Il le remercia pour le logement qu’on lui avait fait donner.
— Excusez-nous si ce n’est pas très confortable, comte…
Il allait dire : « Votre Excellence », ayant perdu l’habitude de parler à des personnages. Il reprit.
— La maison de ma sœur est petite… Pour ce qui est de la fenêtre, nous allons la voiler tout de suite, et ce sera à merveille.
Sous le prétexte d’aller commander qu’on apportât un rideau, mais en réalité pour aller conter aux siens son impression sur le jeune officier, il sortit de la chambre.
La jolie Oustiouchka entra avec un châle que lui avait donné sa maîtresse ; elle voila la fenêtre et demanda si ces messieurs ne prendraient pas volontiers du thé.
Le confortable de son logement agissait visiblement sur l’humeur du comte. Il sourit gaiement et lutina Oustiouchka, si bien que celle-ci l’appela polisson. Il lui demanda si sa demoiselle était jolie, et, à la question d’Oustiouchka s’il prendrait du thé, il répondit qu’il acceptait volontiers, mais que, son souper n’étant pas prêt, il serait heureux que l’on apportât de la vodka, quelque chose à manger et, s’il y en avait dans la maison, du xérès.
L’oncle était tout transporté de l’amabilité de Tourbine ; il chantait les louanges de la jeune génération, et jurait que les hommes du temps présent valaient beaucoup mieux que ceux du temps passé.
Anna Fedorovna n’en voulut pas convenir ; elle pensait qu’il n’y avait jamais eu rien de mieux que le comte Fedor Ivanovitch. A la fin, elle se fâcha même sérieusement et fit remarquer avec sécheresse que « pour vous, mon frère, celui qui vous parle le dernier est le meilleur. Certes, aujourd’hui, les gens sont devenus plus intelligents, mais pourtant personne ne dansait mieux l’écossaise que Fedor Ivanovitch, personne n’avait son amabilité. Si bien que tout le monde raffolait de lui… Seulement, il ne s’occupait que de moi… Vous voyez bien que, de notre temps, il y avait aussi des gens du monde ».
A ce moment arriva la demande de vodka, de victuailles et du xérès.
— Eh ! mon frère, vous ne faites jamais le nécessaire. Il fallait faire préparer à souper, s’écria Anna Fedorovna… Liza, occupe-t-en, ma chérie.
Liza courut à l’office pour chercher des petits champignons salés et du beurre frais ; elle recommanda au cuisinier de préparer des côtelettes hachées.
— Et pour le xérès, comment faire ?… Vous en reste-t-il, mon frère ?
— Non, ma sœur, je n’en ai jamais eu.
— Comment, non ! Que buvez-vous donc avec le thé ?
— Du rhum, Anna Fedorovna.
— N’est-ce pas la même chose ?… Donnez de votre rhum… C’est toujours la même chose… Il vaudrait peut-être mieux les inviter ici, mon frère ; ce serait préférable… Ils ne s’en offenseront pas, je pense.
Le cavalier déclara que le comte ne refuserait pas et se fit fort de l’amener.
Anna Fedorovna sortit pour mettre, on ne sait pourquoi, sa robe de gros-gros et un nouveau bonnet. Liza était si occupée qu’elle n’avait même pas eu le temps d’ôter sa robe de toile rose à larges manches. Elle était très agitée ; il lui semblait que quelque chose d’inattendu l’attendait, quelque chose comme un nuage bas et noir oppressait son âme.
Ce hussard, noble et beau, lui apparaissait comme quelque chose de tout à fait nouveau, d’incompréhensible et d’attrayant.
Son caractère, ses habitudes, ses paroles, tout en lui devait être si extraordinaire qu’elle n’avait jamais rencontré rien de semblable. Tout ce qu’il pensait et disait devait être intelligent et juste, tout ce qu’il faisait honnête, tout son extérieur attrayant ; elle n’en doutait pas.
S’il avait demandé non seulement à manger et du xérès, mais même un bain d’odeurs, elle ne s’en fût pas étonnée et ne le lui eût pas reproché, tant elle eût été convaincue qu’il devait en être ainsi.
Le comte accepta sans façon l’invitation que le cavalier s’était chargé de lui transmettre de la part d’Anna Fedorovna.
Il se peigna, prit son manteau et son porte-cigares.
— Viens-tu ? dit-il à Polozov.
— Mieux vaudrait n’y pas aller, répondit le sous-lieutenant. — Ils feront des frais pour nous recevoir[22].
[22] En français, dans le texte.
— Sottises !… Au contraire, cela les rendra heureux… D’ailleurs, j’ai pris mes renseignements… La demoiselle est jolie… Viens, dit le comte en français.
— Je vous en prie, messieurs[23], dit le cavalier pour faire entendre que lui aussi savait le français et qu’il avait compris ce que disaient les officiers.
[23] En français, dans le texte.
Liza, rouge et les yeux baissés, semblait fort occupée à remplir la théière et craignait de regarder les officiers quand ils entrèrent dans le salon. Anna Fedorovna, au contraire, se leva vivement, salua et, sans cesser de dévisager le comte, se mit à lui parler de sa ressemblance extraordinaire avec son père ; puis elle lui présenta sa fille, lui offrit du thé, des confitures, de la marmelade de campagne.
Personne ne faisait attention au sous-lieutenant ; dans sa timidité, il s’en félicitait, car il pouvait ainsi détailler tout à son aise la beauté d’Eliza, qui le frappait d’une manière si inattendue.
L’oncle, en écoutant la conversation de sa sœur avec le comte, épiait l’occasion de placer ses souvenirs de cavalier. Tourbine, tout en prenant le thé, fumait son cigare ; Liza se retenait à grand’peine de tousser ; il était très aimable et causait avec animation. Il interrompait fréquemment Anna Fedorovna, si bien qu’il finit par accaparer la conversation. Une seule chose en lui paraissait étrange à ses interlocuteurs : il lâchait souvent des paroles un peu risquées pour le milieu timoré où il se trouvait, cela faisait l’effroi d’Anna Fedorovna ; et Liza en rougissait jusqu’aux oreilles.
Mais le comte ne s’apercevait pas de l’effet qu’il produisait et continuait tranquillement, de son ton simple et aimable. Liza versait le thé, silencieuse, et, sans remettre les tasses entre leurs mains, les posait tout près des hôtes ; elle n’était pas encore remise de son agitation et elle écoutait avec avidité les récits du comte.
Mais ces récits et les pauses de la conversation la rassurèrent petit à petit. Elle n’entendit point les choses intelligentes qu’elle attendait de lui, ne trouva pas cette grâce qu’elle espérait ; et, même, à la troisième tasse de thé, quand ses yeux aguerris osèrent se fixer sur Tourbine qui ne détourna pas les siens et continua de causer en la regardant avec un sourire, elle se sentit un peu d’hostilité contre lui et ne fut pas loin de penser que non seulement il n’avait rien d’extraordinaire, mais qu’encore il ne se distinguait en rien de tous ceux qu’elle avait vus jusqu’à présent, et qu’il ne méritait guère d’être redouté. Elle ne voyait de lui que des ongles longs et soignés, mais rien de plus, rien d’exceptionnel.
Liza se tranquillisa, non sans quelque regret, de son rêve ; alors elle sentit passer sur elle le regard du sous-lieutenant et cela l’inquiéta un peu.
« Peut-être est-ce celui-ci et non celui-là », pensait-elle.
Après le thé, Anna Fedorovna fit passer ses hôtes dans une autre salle et reprit sa place habituelle.
— Vous voudriez peut-être vous reposer, comte ? demanda-t-elle.
Sur une réponse négative elle reprit :
— Comment vous intéresser, alors, mes chers hôtes ?… Jouez-vous aux cartes, comte ? Vous, mon frère, vous pourriez faire une partie…
— Mais vous jouerez aussi, ma sœur, répondit le cavalier… Faisons donc la partie ensemble… Qu’en dites-vous, comte, et vous, Monsieur ?
Les officiers acquiescèrent à tout ce qui serait agréable à leurs aimables hôtes.
Liza alla chercher dans sa chambre un jeu de vieilles cartes dont elle se servait pour se dire la bonne aventure, afin de savoir si le rhume de sa mère se passerait bientôt, si son oncle tarderait à revenir de la ville ou si une voisine viendrait leur rendre visite. Elle avait ces cartes depuis deux mois, mais elles étaient plus propres que celles qui servaient à Anna Fedorovna.
— Mais vous ne jouez peut-être pas de petites sommes ? demanda l’oncle. — Avec Anna Fedorovna nous jouons à un demi-kopek la partie. Elle nous gagne toujours.
— Comme il vous plaira… dit le comte.
— Eh bien ! jouons à un kopek la mise, pour nos chers hôtes… Qu’ils me gagnent, moi, la vieille, dit Anna Fedorovna en s’installant dans son fauteuil et en arrangeant les plis de sa mantille.
« Peut-être vais-je gagner », pensa Anna Fedorovna, qui, avec l’âge, se sentait devenir joueuse passionnée.
— Voulez-vous ?… Je vais vous apprendre à jouer avec les petits tableaux, avec misère, c’est très amusant.
Cette nouvelle mode de jouer, en grande vogue à Saint-Pétersbourg, plut à tout le monde.
L’oncle assurait qu’il connaissait ce jeu et que c’était à peu près comme le boston… Seulement il l’avait un peu oublié. Anna Fedorovna n’y comprit rien et dut être longtemps forcée, en souriant et en hochant approbativement la tête, de dire qu’elle comprenait déjà le jeu et que tout cela était parfaitement clair pour elle.
Aussi on rit beaucoup quand, au beau milieu du jeu, Anna Fedorovna, avec un as et un roi, déclara misère ! et resta avec six. Elle se troubla, sourit et finit par convenir qu’elle n’était pas encore très exercée. Pourtant on inscrivait ses points perdants, d’autant plus que le comte, grand joueur, marquait avec prudence, calculait juste, et ne comprenait ni les poussées du sous-lieutenant sous la table ni les erreurs grossières que commettait le jeune officier.
Liza rapporta de la marmelade, trois sortes de confitures et des pommes marinées ; debout derrière le fauteuil de sa mère, elle regardait le jeu et jetait de rapides coups d’œil sur les officiers, surtout sur les mains blanches aux ongles roses du comte, avec lesquelles il pesait ses cartes et faisait les levées d’un geste si assuré, si expérimenté et si gracieux à la fois.
De nouveau, Anna Fedorovna s’emporta et, devançant les autres, elle acheta jusqu’au sept ; elle perdit trois. Quand, sur la demande de son frère, elle dut inscrire quelques chiffres, elle se trouva tout à fait désorientée.
— Ce n’est rien, maman, vous vous rattraperez, dit en souriant Liza pour dégager sa mère de cette situation risible.
— Tu devrais m’aider, Lizotchka, fit la vieille dame en jetant un regard effaré sur sa fille. — Je m’y perds…
— Mais je ne sais pas non plus, répondit Liza en calculant mentalement ce que sa mère avait dû perdre. — Vous perdrez beaucoup si vous continuez ainsi, et il ne vous restera plus même de quoi acheter une robe à Pimotchka, ajouta-t-elle en plaisantant.
— Mais, oui, on peut perdre ainsi jusqu’à dix roubles, dit le sous-lieutenant en fixant Liza, visiblement désireux de lier conversation avec elle.
— Mais ne jouons-nous pas des roubles de banque ? demanda Anna Fedorovna en regardant tout le monde.
— Je ne sais pas comment nous jouons… Je ne sais pas compter en roubles de banque, dit le comte. — Quelle somme fait un rouble de banque ?
— Mais à présent personne ne compte plus en roubles de banque, dit l’oncle qui se sentait en veine.
Anna Fedorovna ordonna d’apporter du mousseux, but elle-même deux verres de vin rouge, et sembla s’abandonner au sort. Une tresse de ses cheveux s’était échappée de dessous son bonnet, elle ne la rangea pas. Il lui semblait qu’elle eût perdu des millions et qu’elle fût elle-même tout à fait perdue. Le sous-lieutenant multipliait ses coups de pied sous la table ; le comte, sans y faire attention, inscrivait, avec une exactitude méticuleuse, les pertes de la pauvre femme. Enfin, on quitta la partie, malgré tous les efforts que fit Anna Fedorovna pour remanier son compte en affectant de s’être trompée et malgré la terreur qu’elle laissait voir des pertes qu’elle avait faites ; on constata, à la fin de la partie, qu’elle avait perdu neuf cent vingt points.
— Cela fait neuf roubles en billets de banque ? demanda-t-elle à plusieurs reprises.
Elle ne connaissait pas toute l’étendue de ses pertes ; il fallut que son frère lui expliquât qu’elle avait perdu trente-deux roubles et demi en billets de banque et qu’il fallait absolument les payer.
Le comte ne compta même pas son gain et, aussitôt le jeu fini, il s’approcha de la fenêtre où Liza disposait sur une table des viandes froides et des champignons marinés pour le souper, et fit tranquillement et simplement ce que le sous-lieutenant avait vainement tenté toute la soirée. Il entra en conversation avec elle à propos du temps qu’il faisait.
Pendant ce temps, le sous-lieutenant se trouvait dans une situation fort désagréable. Lorsque le comte se fut levé, et lorsque Liza, qui s’était efforcée de contenir l’explosion de mauvaise humeur de sa mère se fut éloignée, Anna Fedorovna se fâcha tout franchement.
— Il est vraiment regrettable que nous vous ayons fait tant perdre, fit Polozov, comme pour dire quelque chose. — J’en suis honteux.
— Vous avez inventé des tableaux et des misères… Je ne connais pas cela. En billets de banque, combien ai-je perdu ? demanda-t-elle encore.
— Trente-deux roubles et demi, répéta le cavalier, que le gain avait mis de bonne humeur. — Payez donc, ma petite sœur… payez donc.
— Je vous les donnerai… mais vous ne m’y prendrez plus… Je ne les regagnerai de ma vie.
Et Anna Fedorovna entra dans sa chambre et en rapporta neuf roubles en billets de banque.
Ce ne fut que sur les insistances du cavalier qu’elle se résigna à payer tout ce qu’elle avait perdu.
Polozov eut un instant un peu peur qu’Anna Fedorovna ne lui dît quelque chose de désagréable s’il renouait la conversation avec elle. Il se recula sans mot dire et s’approcha du comte et de Liza, qui parlaient près de la fenêtre ouverte.
Deux chandelles étaient posées sur la table préparée pour le souper. Leur lumière tremblotait parfois sous les chaudes brises de cette nuit de mai. De la fenêtre on apercevait le jardin éclairé d’une lueur toute différente de celle qui venait de la maison.
La pleine lune avait perdu ses teintes dorées ; elle ponctuait la cime des hauts tilleuls et projetait sa clarté pâle sur les petits nuages blancs et ténus qui par instant la voilaient tout entière. Dans l’étang, dont on apercevait la surface argentée à travers les allées, les grenouilles coassaient ; quelques oiseaux, voltigeant de branche en branche, balançaient doucement les fleurs humides et odorantes d’un lilas planté juste sous la fenêtre.
— Quelle belle soirée, dit le comte en s’approchant de Liza.
Il s’assit sur le rebord de la fenêtre.
— Vous vous promenez beaucoup, je pense ? reprit-il.
— Oui, répondit Liza, n’éprouvant plus, on ne sait pourquoi, aucun embarras de causer avec le comte. — Tous les matins, à sept heures, je sors pour le ménage, avec Pimotchka, la fille adoptive de maman.
— C’est agréable, la vie à la campagne, fit le jeune homme en incrustant son monocle dans son orbite et en regardant tour à tour le jardin et Liza. — Et le soir, à la clarté de la lune, sortez-vous quelquefois ?
— Non… mais il y a trois ans nous nous promenions, mon oncle et moi, toutes les nuits à la clarté de la lune… Il avait une étrange maladie… des insomnies. Pendant la pleine lune il lui était impossible de dormir. La fenêtre de sa chambre est basse et donne sur le jardin ; la lune l’éclaire en plein.
— C’est étrange, remarqua le comte. Cette Chambre n’est donc pas la vôtre ?
— Non, pour cette nuit seulement. C’est vous qui occupez ma chambre.
— Vraiment !… Oh ! mon Dieu, je ne me pardonnerai jamais le dérangement que je vous ai causé, fit le comte qui, en signe de sincérité, lâcha son monocle. — Si j’avais su…
— Au contraire, j’en suis très contente… La chambre de mon oncle est si gaie, la fenêtre en est basse… Je m’installerai ici avant de m’endormir, ou bien je pourrai me promener un peu dans le jardin.
« Quelle appétissante fillette ! » pensait le comte, qui replaça son monocle en contemplant Liza. Et, se rasseyant sur le bord de la fenêtre, il effleura de son pied celui de la jeune fille.
« Avec quelle ruse elle m’a fait entendre que je pourrais la voir cette nuit, dans le jardin ou à cette fenêtre ! »
Liza perdait aux yeux du comte la plus grande partie de ses charmes, tant la conquête en semblait facile.
— Comme ce doit être délicieux, fit-il en fixant les allées sombres, de passer une belle nuit dans ce jardin avec un être aimé.
Liza parut quelque peu confuse de ces paroles et aussi d’un second frôlement du pied du comte contre le sien. Avant qu’elle eût réfléchi, elle parla pour dissimuler son embarras.
— Oui, il fait bon de se promener à la clarté de la lune.
Elle se sentait désagréablement impressionnée. Elle recouvrit le bocal aux champignons marinés et s’apprêtait à quitter la fenêtre quand, le jeune sous-lieutenant s’étant approché, elle voulut rester pour voir comment celui-ci se comporterait vis-à-vis d’elle.
— Quelle belle nuit ! dit-il.
« Mais ils ne savent donc que parler du temps qu’il fait », pensa Liza.
— Quelle belle vue ! poursuivit Polozov. — Seulement, toujours la même chose, cela doit vous sembler fastidieux, ajouta-t-il, sentant qu’en disant cela il choquait les idées des autres ; mais il trouvait du plaisir à les contrarier.
— Pourquoi pensez-vous cela ?… Toujours le même mois de mai, toujours la même robe, cela peut ennuyer à la longue… Mais un beau jardin, jamais… surtout quand on aime s’y promener les soirs de lune… De la chambre de mon oncle on voit tout l’étang… Je compte bien le contempler à mon aise cette nuit.
— Vous n’avez pas de rossignols ? demanda le comte, ennuyé de ce que Polozov, en survenant, eût empêché de connaître d’une manière plus positive les conditions du rendez-vous.
— Au contraire, nous en avons toujours… L’an dernier les chasseurs en ont capturé un… la semaine dernière, il y en avait un qui chantait admirablement… Malheureusement le commissaire de police, en passant avec sa clochette, l’a effrayé et il est parti… Il y a trois ans, à mon oncle et moi, il nous est arrivé d’écouter le rossignol pendant deux heures sous une allée couverte.
— Qu’est-ce que vous raconte cette bavarde ? dit le cavalier en s’approchant des jeunes gens. — Vous sentez-vous faim ?
Après le souper, pendant lequel le comte loua fort les mets et montra beaucoup d’appétit, ce qui dissipa un peu la mauvaise humeur de la maîtresse du logis, les officiers prirent congé et entrèrent dans leur chambre.
Le comte serra la main du cavalier, puis celle d’Anna Fedorovna, sans la baiser, au grand étonnement de la bonne dame, enfin celle de Liza. Après quoi il la fixa dans les yeux et sourit agréablement. Ce regard embarrassa la jeune fille.
« Il est beau », pensait-elle. « Mais il s’occupe trop de lui. »
— Eh bien ! n’as-tu pas honte ! fit Polozov, quand les officiers se trouvèrent seuls dans leur chambre… Je tâchais de perdre, je te faisais signe de m’imiter… Tu n’as donc pas honte !… La vieille dame en était toute chagrinée.
Le comte rit à gorge déployée.
— Quelle drôle de femme, comme elle était courroucée ! Il se remit à rire de telle sorte que Johann, qui se tenait près de son maître, se détourna pour pouvoir partager son hilarité.
— En voilà un fils de l’ami de leur famille, continua le comte en s’esclafant. Ah ! ah ! ah !
— Non, vraiment, ce n’est pas bien… J’ai eu pitié d’elle, fit le sous-lieutenant.
— Des bêtises !… Tu es encore jeune… Tu voulais donc que je perdisse !… Et pourquoi ? Je perdais aussi quand je ne savais pas jouer… Dix roubles, frère, c’est toujours cela… Il faut voir la vie par ses côtés pratiques, sans quoi l’on demeure toujours un sot.
Polozov se tut. De plus, il voulait rester seul avec la pensée de Liza, qui lui semblait une créature de toute pureté et de toute beauté. Il se déshabilla et s’étendit sur un lit propre et moelleux qu’on avait préparé pour lui.
« Quelle bêtise que toute cette vaine gloire militaire » ! pensait-il en regardant la fenêtre voilée par le châle et à travers laquelle filtraient les pâles rayons de la lune. « Le bonheur serait de vivre dans un endroit calme, avec une femme jolie, intelligente et simple… Voilà le vrai et durable bonheur. »
Sans savoir pourquoi, il se garda de communiquer son rêve à son ami, il ne rappela même pas le nom de la jeune fille, bien qu’il fût certain qu’elle occupait également la pensée du comte.
— Pourquoi ne te déshabilles-tu pas, demanda Polozov à Tourbine qui marchait à travers la chambre.
— Je n’ai pas encore sommeil… Éteins la bougie si tu veux… Je me coucherai sans lumière.
Il continua sa promenade.
« Je n’ai pas encore sommeil », répéta mentalement Polozov, plus que jamais sous l’influence du comte, et pourtant plus que jamais disposé à se révolter contre cette influence.
« Je m’imagine », poursuivit-il en s’adressant mentalement à Tourbine, « je m’imagine quelles pensées roule en ce moment ta tête pommadée. J’ai bien remarqué qu’elle t’a plu… Mais tu n’es pas capable de comprendre cette créature simple et honnête… Il te faut, à toi, une Mina et des épaulettes de colonel. Je vais lui demander si elle lui a plu. »
Et le sous-lieutenant se tourna vers le comte. Mais il se ravisa. Il sentait que non seulement il serait incapable de discuter avec lui si le comte considérait Liza comme il le supposait, mais même qu’il n’aurait pas la force d’en parler, tant il se sentait sous une influence qui devenait chaque jour plus pénible et plus injuste.
— Où vas-tu ? demanda-t-il en voyant le comte prendre sa casquette et se diriger vers la porte.
— Je vais jusqu’à l’écurie pour voir si tout est en ordre.
— C’est étrange, pensa Polozov.
Il éteignit la bougie et, tâchant de dissiper ses idées de jalousie ridicule à l’égard de son ami, il se tourna le nez au mur.
Pendant ce temps, Anna Fedorovna, après avoir fait le signe de la croix et, comme à l’ordinaire, embrassé tendrement son frère, sa fille et sa fille adoptive, se retirait dans sa chambre.
Depuis longtemps la pauvre vieille n’avait ressenti tant d’émotions, et de si fortes, en une seule journée. Elle ne put faire sa prière avec sa tranquillité habituelle. Le souvenir douloureux du feu comte et de ce jeune dandy qui l’avait dépouillée sans vergogne ne pouvait sortir de sa pensée. Pourtant elle se déshabilla comme d’ordinaire, but un demi-verre de cidre qu’on lui avait préparé sur sa table de nuit et se mit au lit. Son chat préféré entra doucement dans la chambre ; Anna Fedorovna se mit à le caresser, et écouta son ronron, sans pouvoir parvenir à s’endormir.
« C’est le chat qui me tient éveillée », se dit-elle en chassant l’animal, qui tomba mollement par terre en agitant lentement sa queue fourrée et sauta sur le poêle. Mais la femme de chambre, qui couchait par terre, apporta son matelas et éteignit la bougie après avoir allumé la veilleuse. Anna entendit ronfler cette fille, et le sommeil ne venait toujours pas apaiser son imagination surexcitée. Le visage du hussard lui apparaissait dès qu’elle fermait les yeux, et quand elle les rouvrait, la lueur de la veilleuse donnait étrangement aux objets la forme du comte. La chaleur de ses matelas de plume lui pesait et la pendule posée près d’elle sur une table l’agaçait de son tic-tac, de même le ronflement de la domestique. Elle réveilla Oustiouchka et lui ordonna de cesser de ronfler. De nouveau sa fille, le comte et son fils et la « préférence » qu’elle avait jouée occupèrent sa pensée. Elle valsait avec le père du jeune comte, elle se retrouvait avec ses épaules blanches et grasses de jadis, sentait des baisers lui frôler l’épiderme, puis voyait sa fille dans les bras du jeune comte.
Oustiouchka se remit à ronfler…
« Non, ce n’est plus maintenant comme jadis… Ce ne sont plus les mêmes gens… L’autre était prêt à se jeter au feu pour moi… et je le méritais bien… Mais celui-ci, il dort, probablement, comme un niais… heureux de son gain de ce soir, au lieu de songer à l’amour… L’autre, par exemple, me disait à genoux : — Que veux-tu que je fasse ? Je me tuerais ici, sous tes yeux, si tu le voulais. — Et il se serait tué si je le lui eusse ordonné. »
Soudain des pas assourdis se firent entendre dans le corridor, et Liza, pâle et tremblante, recouverte seulement d’un châle, entra en courant dans la chambre et vint presque tomber sur le lit de sa mère…
Après avoir dit bonsoir à sa mère, Liza passa dans la chambre de son oncle. Elle mit une camisole blanche, cacha sous un ample fichu ses nattes épaisses, éteignit la bougie, ouvrit la fenêtre et, agenouillée sur une chaise, elle contempla rêveusement le lac qui, à ce moment, étincelait sous la lumière argentée de la lune. Toutes ses occupations habituelles lui apparurent sous un nouvel aspect : une vieille mère capricieuse pour laquelle son amour irréfléchi était devenu une partie de son âme, un vieil oncle chéri, les domestiques, les moujiks qui adoraient leur demoiselle, les vaches et les veaux, toute cette nature qui mourait et ressuscitait tant de fois, et au milieu de laquelle son amour pour les autres et l’amour des autres pour elle l’avaient fait croître, tout cet ensemble qui lui avait donné une quiétude d’âme si douce, tout cela lui parut soudain n’être pas tout à fait cela. Cela devenait ennuyeux et inutile. Ce fut comme si quelqu’un lui eût dit tout à coup : — Sotte, petite sotte !… Pendant vingt ans tu n’as vécu que de niaiseries ; tu as été utile aux autres, tu ne sais pourquoi, et tu as ignoré ce qu’est la vie, ce qu’est le bonheur.
Elle se livrait à ces pensées en sondant du regard le jardin immobile, qu’éclairait la féerique clarté de la lune avec une intensité plus grande que jamais. D’où lui venaient donc ces pensées ? Ce n’était certes pas un subit amour pour le comte, comme on pourrait le supposer. Au contraire, il lui déplaisait ; le sous-lieutenant l’eût plutôt occupée. Mais il était laid, pauvre et trop silencieux. Elle l’oubliait malgré elle et, avec dépit, évoquait dans son esprit le visage du comte.
« Non, ce n’est pas cela », songeait-elle.
Son idéal était encore surélevé par cette nuit, dont le silence augmentait encore la majesté introublée de la nature… Elle le voulait, cet idéal, impeccable comme elle, inaccessible aux réalités triviales et basses.
Tout d’abord son isolement, l’absence de gens susceptibles de penser à elle firent que toutes les forces d’amour dont la Providence nous a également doués demeuraient intactes dans son cœur. Mais, à présent, elle sentait qu’elle avait trop longtemps vécu de ce bonheur attristé qu’on éprouve à sentir en soi des trésors d’amour qu’on peut contempler avec joie et répandre sans compter.
Que Dieu lui laisse ces avares délices jusqu’à la tombe. Qui sait s’ils ne sont pas les meilleurs et les plus forts, les seuls vrais et les seuls possibles…
« Mou Dieu, pensait-elle, est-il donc vrai que j’ai perdu le bonheur et la jeunesse, et que tout cela ne reviendra plus… plus jamais ?… Est-ce réellement vrai ? »
Elle éleva ses regards au ciel. De légers nuages blancs erraient dans le ciel haut et clair, cachant les étoiles à mesure de leur course vagabonde vers la lune.
« Si ce petit nuage blanc qui est au-dessus des autres passe sur la lune, alors cela sera », pensa-t-elle.
Une longue et étroite bande blanche couvrit la moitié inférieure du disque, et peu à peu l’herbe s’assombrit ; le sommet des tilleuls restait éclairé ; sur le lac, les ombres noires des arbres devinrent moins distinctes. Comme pour s’harmoniser avec cette ombre morne tombée sur la nature, un léger souffle passa et fit bruire doucement les arbres, apportant vers la fenêtre l’odeur des feuilles couvertes de buée, de la terre humide et des lilas en fleur.
« Non, ce n’est pas vrai », dit-elle pour se consoler. « Mais si le rossignol chante cette nuit, alors ce que je pense ne sera que folie et il ne faudra pas me désespérer pour cela. »
Et longtemps encore elle resta silencieuse, attendant quelqu’un, malgré que le ciel se fût éclairci et la nature de nouveau ranimée.
A plusieurs reprises les nuages éclipsèrent la lune, replongeant chaque fois le jardin dans l’obscurité.
Liza s’assoupissait sur le bord de la fenêtre lorsqu’elle fut réveillée tout à coup par les roulades du rossignol répercutées longuement par la surface miroitante de l’étang.
Elle ouvrit les yeux. Avec d’indescriptibles délices sans cesse renouvelées, toute son âme se régénérait dans cette fusion mystérieuse avec la nature qui s’épanchait devant elle si tranquille et si sereine.
Elle s’accouda, et une sensation de tristesse douce et languissante lui étreignit la poitrine ; des larmes d’un amour pur et large, brûlant de se satisfaire, de bonnes larmes consolatrices lui montèrent aux yeux. Elle posa ses mains sur le rebord de la fenêtre et y appuya sa tête. Sa prière préférée lui monta spontanément de l’âme aux lèvres et elle s’endormit ainsi les yeux humides.
Le frôlement d’une main sur la sienne la réveilla, en lui donnant une sensation légère, et agréable. Mais cette main ayant serré plus fortement la sienne, elle revint brusquement à la réalité, jeta un cri, se leva de sa chaise et, s’efforçant de croire que ce n’était pas le comte qui se tenait debout devant elle, éclairé par les rayons de la lune, elle sortit en courant de la chambre.
C’était bien le comte.
La toux rauque du gardien de nuit résonna derrière la haie comme pour répondre au cri de la jeune fille. Tourbine s’enfuit, avec la sensation d’un voleur surpris, et s’enfonça dans la profondeur du jardin.
« Quel sot je suis ! répétait-il. — Je lui ai fait peur… Il fallait y aller moins brusquement et la réveiller par de douces paroles. Maladroit que je suis ! »
Il s’arrêta et tendit l’oreille : Le gardien entra dans le jardin par une petite porte, traînant son bâton sur les allées couvertes de sable. Il fallait se cacher. Le comte descendit vers l’étang.
Les grenouilles en plongeant le firent tressaillir. Sans craindre de se mouiller les jambes, il s’accroupit, et tout ce qui venait de se passer lui revint à la mémoire : ainsi il avait franchi la haie, puis cherché la fenêtre, enfin aperçu une ombre blanche ; à plusieurs reprises, en entendant d’imperceptibles bruits, il s’était éloigné de la fenêtre ; exaspéré de l’attente, il avait reproché à la jeune fille sa lenteur à venir au rendez-vous ; il lui avait semblé improbable qu’elle se fût décidée si facilement à lui accorder un rendez-vous.
Peut-être était-ce un effet de sa confusion de petite provinciale, qu’elle avait fait semblant de dormir ; aussi s’était-il décidé à s’approcher. Mais, tout à coup, il s’était enfui de nouveau ; et, au bout d’un moment, se faisant honte de sa lâcheté, il s’était rapproché d’elle et lui avait touché la main.
Le gardien promena de nouveau sa toux dans les allées et sortit en faisant crier la petite porte du jardin.
La fenêtre de la jeune fille se ferma et les stores se baissèrent à l’intérieur. Cela irrita profondément le comte. Il eût payé cher à présent de pouvoir recommencer ; il n’eût plus agi si stupidement.
… « Quelle charmante fille !… tant de fraîcheur !… Charmante ! charmante !… Et je l’ai laissée échapper… Animal que je suis ! »
Il ne songeait plus à dormir. Du pas résolu d’un homme très irrité, il alla au hasard, devant lui, dans l’allée de tilleuls.
Mais cette nuit lui apporta, à lui aussi, ses dons apaisants ; une sorte de tristesse tranquille et une soif d’amour pur remplacèrent vite son agitation.
L’allée argileuse, couverte çà et là de petites touffes d’herbe et de brindilles sèches, était éclairée par de petites taches lumineuses que la lune jetait à travers l’épaisseur du feuillage. Quelques troncs courbés, recouverts d’une mousse blanche, étaient éclairés de côté. Les feuilles argentées murmuraient entre elles.
Dans la maison, les feux s’éteignirent et les bruits cessèrent. Seul le rossignol emplissait de son chant ce grand espace silencieux et clair.
« Dieu ! quelle nuit ! quelle belle nuit ! » pensait le comte en respirant la fraîcheur odorante du jardin.
« Je regrette quelque chose, comme si j’étais mécontent des autres et de moi, comme si j’étais mécontent de toute ma vie… Quelle charmante fille !… Peut-être, en effet, l’ai-je chagrinée… »
Ses pensées s’entremêlèrent alors ; il se voyait dans ce jardin avec cette jeune provinciale dans les attitudes les plus variées et les plus étranges. Puis l’image de la jeune fille fut remplacée par celle de la chère Mina.
« Quel imbécile je suis !… Il était si simple de la prendre par la taille et de l’embrasser !… »
Plein de regret, le comte rentra dans sa chambre.
Polozov ne dormait pas encore. Il se retourna aussitôt vers le comte.
— Tu ne dors pas ? demanda celui-ci.
— Non…
— Faut-il te raconter ce qui m’est arrivé ?
— Eh bien ?
— Non, mieux vaut ne rien te dire… ou plutôt, si !… recule-toi un peu.
Le comte, abandonnant son regret de cette intrigue manquée, s’assit en souriant sur le lit de son camarade.
— Imagine-toi que la fille de la maison m’avait donné un rendez-vous.
— Que dis-tu ? s’écria Polozov en sursautant.
— Écoute…
— Comment cela ? Et quand ?… C’est impossible !
— Voilà… Tandis que vous régliez vos comptes de la préférence, elle m’a dit qu’elle se trouverait, cette nuit, à sa fenêtre, qui est de plain-pied avec le jardin. Voilà ce que c’est que d’être pratique ; tandis que tu faisais tes comptes avec la vieille, moi je m’occupais… Mais tu l’as bien entendue quand, assise sur le rebord de la fenêtre, elle nous disait qu’elle y prendrait le frais cette nuit.
— Mais elle disait cela en l’air, sans aucune intention.
— Voilà ce que je ne sais pas… Peut-être n’a-t-elle pas voulu y venir d’un seul coup… cela, je l’ignore… Mais il s’en est suivi une affaire très désagréable… J’ai agi comme un imbécile, conclut le comte en souriant avec mépris lui-même.
— Mais où étais-tu donc ?
Le comte raconta l’aventure, tout en ayant soin de ne pas parler de ses hésitations dans le jardin, sous la fenêtre.
— J’ai gâté moi-même mon affaire… J’aurais dû avoir plus d’audace… Elle a jeté un cri et s’est enfuie.
— Alors, elle a crié et s’est enfuie ? interrogea le sous-lieutenant avec un sourire contraint, pour répondre au sourire du comte qui exerçait sur lui une si forte influence.
— Oui… Et maintenant, il est temps de dormir.
Le sous-lieutenant tourna de nouveau le dos à la porte et resta silencieux pendant une dizaine de minutes. Dieu sait ce qui se passa dans son âme. Quand il se retourna, son visage exprimait la souffrance et la décision.
— Comte Tourbine, dit-il d’une voix entrecoupée.
— Rêves-tu ? répondit tranquillement le comte. — Qu’y a-t-il ? sous-lieutenant Polozov.
— Comte Tourbine, vous êtes un malhonnête homme ! cria Polozov en sautant à bas de son lit.
Le lendemain l’escadron quittait le village. Les officiers partirent sans avoir fait leurs adieux aux maîtres du logis. Ils ne se parlaient pas. A la première halte, on décida de se battre ; mais le capitaine Schultz, un bon camarade, un excellent cavalier, aimé de tout le régiment, choisi par le comte comme témoin, arrangea cette affaire de telle façon que non seulement on ne se battit pas et que tout le monde au régiment ignora ce qui s’était passé, mais qu’encore Tourbine et Polozov, sans continuer d’avoir entre eux les mêmes rapports amicaux, se tutoyèrent comme par le passé et se virent aussi fréquemment qu’auparavant à table et au jeu.
Un officier servait dans l’armée du Caucase, il se nommait Jiline.
Un jour il reçut une lettre de sa vieille mère.
« Je suis déjà vieille, lui écrivait-elle, et je voudrais, avant de mourir, revoir mon fils chéri. Viens me faire tes adieux, m’enterrer et, avec l’aide de Dieu, tu retourneras à ton service. Je t’ai trouvé une fiancée. Elle est intelligente et bonne, et l’argent ne lui manque pas ; si elle te plaît, tu pourras démissionner et rester avec nous ici pour le restant de tes jours. »
Jiline réfléchit :
« En effet, ma mère décline… Peut-être ne la reverrai-je plus… Allons donc la voir et, si celle qu’elle a choisie me plaît, je l’épouserai… Pourquoi pas ?… »
Il obtint un congé de son colonel, fit ses adieux à ses camarades, offrit à ses soldats quatre seaux de vodka et fit ses préparatifs de départ.
On était alors en guerre au Caucase. Les routes étaient dangereuses, non seulement la nuit, mais encore le jour. Si quelque Russe s’éloignait de la forteresse, les Tartares le tuaient ou l’emmenaient dans la montagne. Deux fois par semaine, les voyageurs, escortés par des soldats, franchissaient la distance qui séparait les forteresses russes ; on plaçait les voyageurs au milieu de l’escorte.
C’était en été. Le convoi se réunit hors des fortifications ; les soldats chargés de l’accompagner vinrent se placer en avant et en arrière des voitures et l’on se mit en route.
Jiline était à cheval, et la voiture contenant ses effets faisait partie du convoi.
L’étape était de vingt-cinq verstes. L’oboze[24] marchait avec lenteur : tantôt c’étaient les soldats qui faisaient une halte, tantôt une roue se détachait, tantôt c’était un cheval rétif qu’il fallait contraindre à marcher, et tous s’arrêtaient et attendaient.
[24] Convoi de charrettes.
Le soleil avait accompli déjà la moitié de sa course et l’oboze n’était guère qu’à mi-chemin. La poussière et la chaleur étaient excessives et les voyageurs n’avaient rien qui pût les abriter ou les rafraîchir : une steppe complètement dénudée ; pas un seul arbre, pas même un arbuste sur la route.
Jiline, qui était en avant de l’oboze, s’arrêtait de temps en temps pour permettre à ses compagnons de route de le rejoindre. A la fin, il perdit patience, et, en présence de ces arrêts répétés trop fréquemment, il se demanda s’il ne ferait pas mieux d’atteindre l’étape tout seul.
« J’ai un bon cheval », pensait-il. « Si je rencontrais des Tartares, je pourrais toujours leur échapper. »
Il arrêta sa monture et se prit à réfléchir. Irait-il seul ou continuerait-il à s’impatienter en avant de l’oboze ?
Un officier, également à cheval, piqua des deux et rejoignit le jeune homme. Cet officier se nommait Kostiline ; il avait un fusil en bandoulière. Quand il fut auprès de Jiline, il lui dit :
— Partons seuls, Jiline. Je suis à bout de forces, tant j’ai faim et tant la chaleur m’accable.
Il faut dire que Kostiline était un homme lourd, gros, rougeaud. La sueur l’inondait.
Jiline réfléchit un instant puis répondit :
— Ton fusil est-il chargé ?
— Oui.
— Eh bien ! allons… Mais à une condition… C’est que nous ne nous séparerons pas.
Ils partirent en avant. Ils allaient sur la steppe en devisant, non sans jeter des regards autour d’eux. On voyait de très loin.
Mais quand ils eurent quitté la steppe, la route s’encaissa entre deux montagnes.
Jiline dit à son compagnon :
— Il faudrait escalader cette montagne et explorer les environs. Autrement, on pourrait nous surprendre à un détour.
— Qu’y a-t-il à regarder ? fit Kostiline. — Allons toujours.
Jiline ne l’écouta pas.
— Non, dit-il. Attends-moi ici, je vais jeter un coup d’œil.
Il monta au sommet. Son cheval, acheté cent roubles dans un troupeau de poulains, était un vrai coursier de chasse. Dressé par son maître, il était plein de fougue ; il fut en quelques instants sur la crête de la montagne.
A peine Jiline y était-il qu’à la distance d’une déciatine à peine, surgirent une trentaine de Tartares à cheval.
Il tourna bride aussitôt. Mais les Tartares l’avaient aperçu. Ils se mirent à sa poursuite en brandissant leurs fusils.
Jiline descendit la montagne de toute la vitesse de son cheval en criant à Kostiline :
— Arme ton fusil !… vite !…
Lui, ne comptait que sur son cheval :
« Ma petite mère », fit-il mentalement, « porte-moi et ne fais pas de faux-pas, ou je suis perdu… Si j’arrive à temps au fusil de Kostiline, ils ne m’auront pas. »
Mais Kostiline, au lieu d’attendre son camarade, fila de toute la vitesse de son cheval dans la direction de la forteresse. Il fouettait sa bête à tel point, de l’un et de l’autre côté, qu’on ne distinguait, dans la poussière qui l’enveloppait qu’une croupe fuyante et qu’une queue ondoyante.
Jiline vit alors que son affaire se gâtait. Le fusil étant parti, il ne lui restait pas grand chose à tenter avec un sabre. Il tourna son cheval dans la direction du convoi et essaya de s’échapper par la fuite. Mais six Tartares prirent la colline en biais et vinrent lui couper la retraite. San cheval était bon, mais les leurs étaient meilleurs ; de plus ils avaient gagné de l’avance en coupant à travers la pente de la montagne. Il voulut tourner bride, mais son cheval était si lancé qu’il refusa la manœuvre et vint donner droit sur les Tartares.
L’un d’eux, porteur d’une barbe rousse, montait un cheval gris. Il se tenait en avant de ses compagnons. Il hurla en montrant ses dents et arma son fusil.
« Je vous connais, démons… Si vous me prenez, vous me mettrez dans un trou et vous me fouetterez de vos knouts… Mais vous ne m’aurez pas vivant… »
Jiline était petit, mais brave. Il tira son sabre et lança son cheval sur le Tartare roux en pensant :
« Ou je t’écraserai de mon cheval, ou je te hacherai de mon sabre. »
Mais à ce moment plusieurs coups de fusils retentirent. Le cheval de Jiline tomba et la jambe du jeune officier se trouva prise sous le corps de l’animal.
Jiline voulut se relever, mais déjà deux Tartares puants étaient sur lui et lui maintenaient les mains derrière le dos. Il fit un soubresaut et renversa les deux Tartares. Mais les trois autres étaient descendus de cheval et l’assommaient à coups de crosses sur la tête. Sa vue se troubla ; il chancela. Ils le saisirent alors, tirèrent des cordes de leur selle, lui attachèrent les mains et l’entraînèrent vers les chevaux. On lui arracha sa casquette, on lui retira ses bottes, on le fouilla, on lui prit son argent et sa montre et on lui déchira ses habits. Jiline regarda du côté de son cheval ; il vit le pauvre animal étendu sur le côté, gigotant sans pouvoir faire reprendre le sol à ses pieds. Un sang noir coulait à torrents d’un énorme trou au front, la poussière en était trempée sur une archine de surface.
Un Tartare s’approcha du cheval et lui ôta sa selle. La pauvre bête se débattait toujours. L’homme tira son poignard et lui coupa la gorge. Un sifflement se fit entendre, le cheval tressaillit, se raidit et demeura immobile. Les Tartares enlevèrent le reste du harnachement.
On hissa Jiline en croupe du Tartare roux à la ceinture duquel, pour qu’il ne tombât pas, on l’attacha avec une courroie de cuir, et on l’emmena dans la montagne.
Jiline se balançait et heurtait à chaque instant de son visage le dos puant du Tartare. Il ne voyait devant lui que ce dos large, surmonté d’un cou musculeux et d’une nuque rasée, bleuie, sous le bonnet en peau de mouton.
Le crâne de Jiline était tout meurtri et le sang lui coulait sur les yeux. Il ne pouvait s’asseoir plus commodément sur le cheval ni essuyer le sang qui l’aveuglait. Ses mains étaient liées si étroitement qu’il en avait les clavicules endolories.
On alla ainsi de montagne en montagne ; on traversa une rivière à gué, puis on déboucha sur la grande route entre deux collines.
Jiline tâcha de voir où on le menait, mais ses paupières étaient collées par le sang et tout mouvement lui était interdit.
La nuit vint. On traversa encore un ruisseau et l’on gravit une montagne pierreuse. Alors on vit une fumée et un aboiement se fit entendre.
On était arrivé dans un aoul[25].
[25] Village tartare.
Les Tartares descendirent de cheval. Des enfants se rassemblèrent et entourèrent Jiline. Ils lui jetaient des pierres en poussant des cris joyeux.
Les Tartares dispersèrent les enfants, descendirent Jiline et appelèrent un serviteur.
Il vint. C’était un Nogaï aux pommettes saillantes, vêtu seulement d’un pantalon et d’une chemise toute déchirée qui laissait voir sa poitrine. Le Tartare lui dit quelque chose. Le Nogaï disparut et rapporta presque aussitôt deux morceaux de bois munis d’anneaux de fer s’ouvrant à clé.
On délia Jiline, on passa ses jambes dans les anneaux, qu’on referma à clé, et on le poussa dans un hangar dont on ferma la porte sur lui.
Le jeune homme tomba sur la litière des chevaux. Il resta quelque temps immobile, tâta dans l’obscurité et, trouvant une place mieux garnie de fourrage, il s’y étendit.
Jiline ne dormit pas de la nuit. D’ailleurs les nuits sont courtes en cette saison. Ayant aperçu le jour à travers une fente, il se leva, élargit cette fente avec ses doigts et regarda. Il vit une route qui descendait de la montagne, à droite une saklia[26] entre deux arbres ; un chien noir était accroupi sur le seuil ; une brebis, accompagnée de ses agneaux, se promenait en agitant la queue. Il vit descendre de la montagne une jeune Tartare vêtue d’une chemise de couleur, d’un pantalon et d’une ceinture et chaussée de bottes. Sa tête était recouverte d’un caftan sur lequel était posée une cruche en fer étamé.
[26] Hutte tartare.
Elle marchait en se dandinant et tenait par la main un tout petit Tartare à la tête rasée, recouvert seulement d’une chemise.
La jeune fille entra dans la saklia. Le Tartare roux de la veille en sortait précisément. Un bechmett[27] de soie l’enveloppait. Son poignard était attaché à une ceinture d’argent. Ses pieds étaient nus dans des souliers. Il était coiffé d’un haut bonnet en peau de mouton.
[27] Long manteau oriental.
L’homme s’étira, caressa sa courte barbe rousse, resta un instant immobile, donna un ordre quelconque au serviteur, puis s’en alla.
Deux enfants à cheval se dirigeaient vers l’abreuvoir. D’autres enfants, le crâne également rasé et également vêtus d’une unique chemise, se rassemblèrent et s’approchèrent du hangar.
Ils prirent un long bâton et le passèrent par la fente du mur. Jiline poussa un « ouh ! » ; les enfants se dispersèrent à toutes jambes en criant. Il ne vit que leurs genoux luire au soleil.
Jiline avait si soif que sa gorge était desséchée. Il songea :
« Pourquoi ne vient-on pas ?… »
Soudain il entendit qu’on ouvrait le hangar.
Le Tartare entra accompagné d’un autre, petit et brun, celui-ci.
Les yeux du petit brun étaient noirs et clairs, son teint coloré, sa barbe bien taillée et son air riant. Il était vêtu plus richement que son compagnon. Son bechmett en soie bleue était galonné de passementeries. A sa ceinture était suspendu un grand poignard en argent. Ses souliers étaient rouges et ornés de broderies en argent. Ces souliers, très fins, étaient enveloppés d’autres moins fins. Son grand bonnet d’astrakan était blanc.
Le Tartare roux entra et se mit à baragouiner comme s’il proférait des injures. Il s’accota au mur et, tourmentant son poignard, il attacha sur Jiline un regard de loup. Le petit brun, vif comme s’il eût été tout en ressorts, s’approcha de Jiline, s’accroupit devant lui, sourit, lui tapota l’épaule, baragouina quelques mots en son langage. Tout en clignant de l’œil, et en clappant la langue, il lui disait à chaque instant :
— Un brave Ourous[28] !
[28] « Un russe » en tartare.
Jiline ne comprit pas. Il dit :
— A boire… donnez-moi à boire.
Le petit brun continua de rire et de répéter son :
— Un brave Ourous !…
Jiline alors éleva ses mains à la hauteur de ses lèvres, et fit entendre qu’il avait soif.
Le Tartare comprit et sourit. Il alla à la la porte et appela :
— Dina !
Une jeune fille accourut. Elle était mince, maigre même, et pouvait avoir treize ans. A sa ressemblance frappante avec le petit brun, on voyait immédiatement qu’elle était sa fille. Elle avait les mêmes yeux noirs et clairs et son visage était agréable. Elle était vêtue d’une longue chemise bleue à larges manches et n’avait pas de ceinture. Aux pans, à la poitrine et aux manches, une garniture rouge. Elle portait un pantalon, et ses souliers fins étaient enveloppés d’autres souliers à hauts talons. Un collier entièrement composé de demi-roubles russes ornait son cou. Sa tête était découverte et une longue tresse noire, nouée par un ruban, descendait sur son dos. Au ruban étaient attachés quelques ornements en métal et un rouble d’argent.
Son père lui dit quelques mots ; elle partit et revint avec une petite cruche eu fer étamé.
Elle tendit sa cruche à Jiline et, vite, se recula en s’accroupissant de telle manière que ses genoux dépassèrent ses épaules ; elle le regardait boire en ouvrant de grands yeux, comme devant une bête fauve.
Lorsque Jiline, ayant bu, voulut lui tendre la cruche, elle fit un bond en arrière comme une chevrette sauvage. Son père éclata de rire et lui donna un ordre. Elle prit la cruche et sortit du hangar en courant. Elle revint presque aussitôt, rapportant du pain sans levain posé sur un plateau de bois. Elle s’accroupit de nouveau et se remit à fixer le prisonnier.
Enfin, les Tartares s’en allèrent en refermant la porte sur Jiline.
Un peu après, le Nogaï entra et dit à Jiline :
— Aï-da ! patron, aï-da !…
Il ne savait pas le russe non plus.
Jiline comprit que le Nogaï lui ordonnait de se lever et de le suivre. Il sortit en boitant à cause de l’entrave qu’il avait aux jambes ; il vit devant lui un village tartare d’une dizaine de huttes, avec son minaret en forme de tour.
Trois chevaux sellés étaient tenus en bride par des enfants auprès d’une hutte. Le Tartare brun sortit de cette hutte et, de la main, fit signe à Jiline d’entrer.
Toujours souriant et baragouinant, il franchit le seuil et Jiline le suivit.
La salle dans laquelle ils entrèrent était fort convenable. Les murs en étaient badigeonnés d’ocre jaune, plusieurs matelas de plumes, de couleurs diverses, étaient entassés au fond de la pièce et de riches tapis étaient suspendus aux murs de côté. Aux tapis étaient accrochés des sabres, des fusils, des pistolets, tous en argent. Une niche pratiquée dans un coin de la salle laissait voir un petit poêle au niveau du sol.
La terre battue qui servait de parquet était d’une propreté extrême ; un coin de la salle était tapissé de feutre. Sur ce feutre étaient posés des tapis et sur ces tapis des coussins de plume. Cinq Tartares, parmi lesquels le petit brun et le roux, étaient assis sur des tapis, adossés à des coussins de plume ; devant eux, étaient placés des plateaux de bois de forme ronde, supportant des crêpes de millet, dans des tasses du beurre fondu, et, dans une cruche, de la bière tartare, de la bouza. Ils mangeaient avec leurs doigts.
Le petit brun se leva, ordonna à Jiline de se mettre à l’écart, non sur un tapis, mais sur la terre nue. Puis il se rassit et invita ses hôtes à prendre des crêpes et de la bouza.
Le Nogaï assit Jiline à la place qui lui était indiquée, ôta ses souliers, les rangea à la porte à côté de ceux des hôtes, et s’assit sur le feutre près de son maître qu’il regarda manger avec une bave de désir aux lèvres.
Quand les Tartares eurent fini leurs crêpes, une femme, vêtue comme Dina, entra et emporta le beurre. Elle revint avec un grand baquet et une cruche à goulot étroit. Les hommes lavèrent leurs mains grasses de beurre, puis se mirent à genoux en soufflant de tous côtés et commencèrent à dire leur prière. Ils baragouinèrent ensuite un moment entre eux, et un des Tartares, s’adressant à Jiline, lui dit en Russe :
— C’est Kazi-Mohammed, fit-il en désignant le roux, qui t’a pris… Il t’a donné à Abdoul-Mourad.
Et, indiquant le petit brun, il ajouta :
— C’est lui qui est ton maître, à présent.
Jiline garda le silence.
Alors Abdoul-Mourad baragouina dans son langage, puis répéta plusieurs fois :
— Bon Ourous ?… Soldat ourous…
L’interprète traduisit :
— Il l’ordonne d’écrire chez toi afin qu’on envoie ici ta rançon. Sitôt l’argent arrivé, tu seras libre.
Jiline, après avoir réfléchi un instant, répliqua :
— La rançon est-elle forte ?… A combien se monte-t-elle ?
Les Tartares parlèrent de nouveau entre eux et l’interprète traduisit leur réponse :
— Trois mille pièces, dit-il.
— Non, répondit Jiline. Il m’est impossible de payer cette somme.
Abdoul se leva et, gesticulant avec animation, parla à Jiline comme si celui-ci eût pu le comprendre.
L’interprète reprit :
— Combien peux-tu donner ?
Jiline répondit, après avoir réfléchi :
— Cinq cents roubles.
Les Tartares, à cette réponse, se mirent à parler tous ensemble. Abdoul s’emportait contre le roux et criait si fort que l’écume lui en venait aux lèvres.
Le roux ne s’en émut pas. Il ferma les yeux en clappant de la langue.
Enfin tous se turent et l’interprète, s’adressant de nouveau à Jiline, lui dit :
— Ce n’est pas assez… Abdoul, ton maître, ne s’en contente pas… Il t’a payé deux cents roubles à Kazi-Mohammed, qui les lui devait… Il ne peut te mettre en liberté à moins de trois mille roubles… Si tu n’écris pas, on te mettra dans un trou et tu seras fouetté à coups de knout.
« Eh ! » pensa Jiline, « avec eux, plus on a peur, pires ils sont. »
Il se dressa vivement sur ses jambes et dit :
— Et toi, dis-lui, à ce chien, que s’il veut me faire peur, il n’aura pas un seul kopek, car je n’écrirai pas… Je ne vous crains pas, chiens que vous êtes, et je ne vous craindrai jamais.
L’interprète transmit ces paroles aux Tartares qui se remirent à parler tous à la fois.
Après avoir longtemps baragouiné, le petit brun se leva de nouveau et s’approcha de Jiline :
— Ourous, dit-il. — Djiguit, djiguit, Ourous.
En Tartare, djiguit signifie brave.
Toujours riant, Abdoul dit quelques mots à l’interprète, qui traduisit :
— Donne mille roubles.
Jiline tint bon.
— Je ne donnerai rien de plus que cinq cents roubles… Si vous me tuez, vous n’aurez rien.
La conversation reprit entre les Tartares ; ils donnèrent un ordre au Nogaï, qui sortit. Ils continuaient de parler en regardant alternativement la porte et Jiline.
Le serviteur revint, accompagné d’un gros homme. Cet homme était pieds nus et avait les jambes entravées comme celles de Jiline. Celui-ci reconnut immédiatement Kostiline.
On plaça Kostiline à côté de son camarade. Ils se racontèrent leurs aventures. Les Tartares les regardaient silencieux.
Kostiline raconta que son cheval s’était arrêté et que son fusil avait raté. C’était ce même Abdoul qui l’avait capturé.
Abdoul se leva et, montrant Kostiline, proféra quelques paroles, que transmit l’interprète.
— Vous appartenez tous deux au même maître ; celui qui donnera le premier rançon sera libre le premier.
L’interprète poursuivit, en s’adressant à Jiline :
— Tu t’emportes toujours ; ton compagnon est plus sage… Il a écrit chez lui pour qu’on envoyât cinq mille pièces… Aussi sera-t-il bien traité.
Jiline répondit :
— Mon compagnon agit comme il l’entend… Peut-être est-il riche ; moi, je ne le suis pas. Pour moi, ce sera comme je vous ai dit. Si vous le voulez, tuez-moi ; mais alors vous n’aurez rien… Je ne veux pas demander plus de cinq cents roubles.
Un silence.
Soudain, Abdoul se leva vivement, prit une petite cassette, en tira une plume, du papier et de l’encre, tendit le tout à Jiline et, lui tapant sur l’épaule, lui fit signe d’écrire. Il acceptait les cinq cents roubles.
— Attends, fit Jiline à l’interprète. — Dis-lui d’abord que nous entendons bien manger, être bien vêtus, demeurer ensemble afin de moins nous ennuyer. Enfin, il faut nous débarrasser de ces morceaux de bois, conclut-il en montrant ses entraves.
Il regarda Abdoul et sourit.
Celui-ci répondit par un sourire. Il écouta la réponse de Jiline, et dit :
— Je vais vous faire donner une tcherkeska[29] et des bottes. Vous serez comme des mariés. Je vous nourrirai comme des princes. Si vous désirez vivre ensemble, soit ; on vous logera dans le même hangar… Mais je ne puis vous enlever vos entraves, car vous vous enfuiriez. On ne vous les ôtera que pendant la nuit.
[29] Longue redingote à taille.
Puis il s’approcha de Jiline et lui tapota de nouveau l’épaule.
— Toi bon, dit-il. — Moi bon.
Jiline écrivit, mais mit une fausse adresse afin que la lettre ne parvînt pas.
« Je me tirerai bien d’ici », pensa-t-il.
On emmena les captifs dans le hangar. On leur apporta de la paille de maïs, de l’eau, du pain, deux vieilles tcherkeska et des bottes éculées prises sans doute sur quelque soldat tué.
A la tombée de la nuit, on leur retira les entraves et on ferma le hangar.
Jiline vécut ainsi pendant un mois avec son compagnon de captivité. Leur maître ne cessait de rire en venant les voir.
— Toi, Ivan, bon ; moi, Abdoul, bon, répétait-il, tout en continuant à nourrir très mal ses prisonniers. Il ne leur donnait que du pain sans levain fait avec de la farine de millet et cuit en galettes. Souvent, même, la pâte n’était pas durcie par le feu.
Kostiline avait écrit de nouveau chez lui. Il attendait son argent et s’ennuyait. Il restait des journées entières, sans bouger du hangar, à dormir ou à compter le temps.
Jiline, sachant fort bien que sa lettre n’était pas parvenue à son adresse, n’avait pas récrit.
« Où ma mère prendrait-elle l’argent de ma rançon ? » pensait-il… « Elle qui vivait plutôt de l’argent que je lui envoyais. Si elle me donnait ces cinq cents roubles, elle serait totalement ruinée… Avec l’aide de Dieu, j’espère m’en tirer. »
En attendant, il se promenait dans l’aoul, examinait, questionnait, cherchant un moyen d’évasion. Le reste du temps, il l’employait à siffloter, à faire des poupées d’argile ou à tresser des brindilles, car il savait tout faire.
Il sculpta un jour une poupée qu’il vêtit d’une chemise de Tartare et la campa sur le toit. Dina aperçut cette poupée ; elle appela des jeunes filles qui allaient chercher de l’eau. Elles posèrent leurs cruches et admirèrent avec des rires. Jiline descendit la poupée et la leur tendit. Elles continuaient à rire sans oser s’approcher. Il laissa la poupée à terre et rentra dans le hangar, pour voir ce qu’il adviendrait.
Dina accourut, regarde autour d’elle, saisit la poupée et s’enfuit.
Le lendemain matin, de bonne heure, Dina parut sur le seuil de la saklia de son père ; elle tenait sa poupée dans ses bras, elle l’avait vêtue de chiffons de couleurs criardes et la berçait. Une vieille femme sortit en grondant, lui arracha la poupée, la brisa et envoya Dina au travail.
Jiline, alors, confectionna une autre poupée, plus belle que la première, et l’offrit à Dina.
Un jour Dina lui apporta une petite cruche, s’accroupit devant lui et, souriant, lui désignait le récipient.
« Pourquoi est-elle si gaie ? » songea Jiline.
Il but, pensant que c’était de l’eau. C’était du lait. Quand il eut fini de boire, il dit :
— C’est bien.
Dina fut transportée de joie.
— C’est bien, Ivan, c’est bien, cria-t-elle.
Elle se leva vivement, battit des mains, lui arracha la cruche et se sauva.
A dater de ce jour, elle lui apportait quotidiennement du lait en cachette. Parfois les Tartares faisaient des fromages avec le lait de leurs brebis. Alors elle en donnait quelques-uns à son nouvel ami.
Un jour que le maître avait tué un mouton, elle lui en apporta un morceau dans sa manche. Elle le jeta devant le jeune homme et se sauva.
Un autre jour, un orage violent se déclara et la pluie fit rage pendant une heure. Les petits ruisseaux se troublèrent, s’enflèrent, tellement qu’aux endroits où, auparavant, l’on passait facilement, l’eau montait jusqu’à trois archines. Le courant était d’une telle force qu’il charriait de grosses pierres. Les torrents s’écoulaient avec un bruit centuplé par les échos de la montagne.
Quand l’orage fut passé, il restait plusieurs flaques d’eau dans le village. Jiline demanda un couteau au patron, tailla un petit bateau dans un morceau de bois, y adapta une roue de plumes et campa deux poupées sur le bateau.
Les petites filles lui apportèrent des chiffons et il habilla les poupées. L’une était un moujik et l’autre une baba. Il posa son bateau sur un ruisseau, la roue se mit à tourner et les poupées à sursauter.
Tout le village fut vite réuni : des enfants, des babas, des hommes accoururent, et tous, clappant de la langue, répétaient :
— Aï, Ourous ! aï, Ivan !
Jiline avait vu chez Abdoul une montre de fabrication russe, toute détraquée. Il dit à son maître :
— Donne, je te l’arrangerai.
Il démonta la montre en s’aidant d’un canif, puis il la remonta et la montre marcha.
Abdoul en fut si content qu’il lui donna son vieux bechmett, qui était tout en loques. Jiline n’avait rien de mieux à faire que d’accepter.
« Ce sera toujours bon pour me couvrir la nuit », dit-il.
Jiline eut bientôt la renommée d’un homme universel. On venait le voir des villages les plus lointains. L’un lui apportait un fusil ou un pistolet à réparer, un autre une montre. Son maître lui donna une tenaille, une vrille et une lime.
Une fois même, un Tartare étant tombé malade, on vint à Jiline pour lui demander son assistance. Celui-ci, qui ne savait pas un traître mot de médecine, ne refusa point.
« Peut-être », se disait-il, « le malade s’en tirera-t-il tout seul. »
Il entra dans son hangar, prit de la terre, de la cendre, jeta de l’eau dessus et se mit à pétrir. Il murmura quelques paroles et donna cette boue au malade, qui la but. Par le plus grand des hasards, le Tartare guérit.
Jiline commençait à comprendre un peu la langue du pays, et ceux des Tartares qui étaient déjà habitués à lui l’appelaient tout simplement :
« Ivan ! Ivan ! »
Les autres continuaient à le regarder de travers.
Le Tartare roux n’aimait pas Jiline. Dès qu’il apercevait celui-ci, son front se rembrunissait et il se détournait ou bien l’injuriait. Il y avait aussi, parmi les Tartares, un vieillard. Cet homme n’habitait pas l’aoul ; sa saklia était bâtie au pied de la montagne, et Jiline ne le voyait que quand il se rendait à la mosquée pour prier. Ce vieillard était de petite taille ; son bonnet était enveloppé d’une bande de toile blanche ; sa barbiche et ses moustaches, coupées court, étaient blanches comme du duvet ; son visage était tout ridé et d’un rouge de brique. Son nez était recourbé comme le bec d’un milan, et ses yeux gris étaient méchants. De ses dents il ne restait que deux grosses canines.
Quand il passait, coiffé de son tchalma et s’appuyant sur un gros bâton, il jetait autour de lui des regards de loup affamé. Quand il apercevait Jiline, il grognait et se détournait.
Un jour, Jiline alla se promener vers la montagne pour voir la retraite du vieux. Il descendait un sentier, quand il aperçut un petit jardin enclos d’un mur de pierre. Derrière ce mur, des cerisiers, des pêchers, des abricotiers, et une saklia recouverte d’un toit plat.
Il s’approcha davantage et vit des ruches en paille autour desquelles des abeilles bourdonnaient. Il se haussa sur la pointe des pieds pour mieux voir et ses entraves s’entrechoquèrent avec bruit.
Le vieux, qui était dans son jardin, se retourna. En apercevant Jiline, il poussa un hurlement et, tirant son pistolet de sa ceinture, il fit feu sur l’officier. Celui-ci n’eut que le temps de s’abriter derrière une grosse pierre.
Furieux, le vieillard courut se plaindre chez le maître de Jiline. Abdoul fit appeler le prisonnier et, toujours souriant, lui demanda pourquoi il était allé regarder par-dessus le mur.
— Je ne voulais pas faire de mal à ce vieillard… Je voulais simplement voir comment il vit.
Le vieux, très irrité et montrant ses canines, baragouina quelques paroles d’une voix sifflante et désigna Jiline de la main.
Le jeune homme comprit que le vieux demandait à Abdoul de tuer son prisonnier ou de l’éloigner de l’aoul.
Après avoir bien exhalé sa colère, le vieux s’en fut chez lui.
Le jeune officier demanda à son maître qui était cet homme si fort en colère.
— C’est un grand personnage, répondit Abdoul. — Il était notre premier djiguit… Il a tué jadis beaucoup de Russes. Ç’a été un homme très riche… Il avait trois femmes et huit fils… Ils vivaient tous ensemble dans le même aoul… Un jour les Russes sont venus, ont détruit le village et tué sept de ses fils. Le survivant passa aux Russes… Le vieux se rendit chez les ennemis, fit semblant de se soumettre, vécut pendant trois mois au milieu d’eux, trouva enfin son fils, le tua et se sauva… Depuis, il cessa de guerroyer. Il alla à la Mecque prier Allah. Voilà pourquoi il a le droit de se coiffer du tchalma, car celui qui est allé à la Mecque est hadji et porte le tchalma… Il ne vous aime pas, vous autres… Il m’a demandé de te tuer… Mais je ne le peux pas… J’ai donné de l’argent pour t’avoir… D’ailleurs, je t’ai pris en affection, Ivan, et non seulement je ne voudrais pas te tuer, mais même je ne consentirais pas à te laisser partir si je ne t’avais engagé ma parole.
Il se mit à rire et répéta en russe à plusieurs reprises :
— Toi, Ivan, bon ; moi Abdoul, bon.
Jiline passa encore un mois ainsi. Dans la journée, il se promenait dans l’aoul ou bien se livrait à quelque travail. Quand venait la nuit et que le calme régnait partout, il fouillait le sol de son hangar. Ce travail était très pénible à cause des pierres ; il devait souvent les user avec sa lime. Il parvint ainsi à pratiquer dans le mur un trou assez large pour donner passage à un homme.
« Il me faudrait à présent pouvoir examiner le pays afin que je sache de quel côté me diriger… Mais personne ne voudrait me renseigner. » Un jour que son maître était absent, il alla, dans l’après-midi, aux alentours de l’aoul. Il escalada la montagne pour reconnaître les environs. Mais quand Abdoul partait, il recommandait à un de ses enfants de surveiller Jiline et de le suivre partout. Dès que l’enfant vit quelle direction l’officier avait prise, il lui cria :
— Ne va pas là !… Mon père l’a défendu… N’y va pas ou j’appelle les gens.
Jiline voulut lui faire entendre raison.
— Je n’irai pas loin, fit-il. Je veux monter seulement jusque-là… Je cherche une herbe pour guérir… Viens avec moi… Avec mes entraves je ne puis pas me sauver… Je te ferai demain un arc et des flèches.
L’enfant accepta et ils partirent ensemble.
A voir la montagne, le sommet n’en paraissait pas éloigné, mais à s’y rendre, et surtout avec des entraves aux pieds, Jiline eut énormément de peine.
Quand il fut arrivé, Jiline s’assit et regarda autour de lui. Au midi, derrière le hangar, on apercevait une route entre deux collines ; un troupeau de chevaux suivait cette route ; tout en bas, on voyait un autre aoul. Derrière cet aoul, une autre montagne, plus escarpée que celle où se trouvait Jiline, et derrière, encore une autre. Entre les montagnes bleuissait une forêt. Au loin, encore des montagnes qui se perdaient dans les nuages.
Plus hautes que les autres et blanches comme du sucre, on apercevait des montagnes couvertes de neige. L’une d’elles, semblable à un bonnet, dépassait toutes les autres et se détachait nettement du massif.
A l’orient et à l’occident, toujours des montagnes, entre lesquelles, çà et là, la fumée des aouls montait.
« Je suis en plein pays ennemi », pensa-t-il.
Il se tourna d’un autre côté et aperçut dans le lointain une petite rivière, un village entouré de jardins ; des babas, que l’éloignement rapetissait, lavaient leur linge sur le bord de cette rivière.
Derrière le village, une montagne se dressait. Plus loin encore, des forêts. Entre deux montagnes, bleuissait une plaine unie qui paraissait comme une nappe de fumée étendue sur le sol.
Jiline se rappela, pour s’orienter, l’endroit où le soleil se levait, en se replaçant en imagination dans la forteresse qu’il avait habitée. Il en conclut qu’une forteresse russe devait se trouver dans cette plaine. C’était, par conséquent, dans la direction de ces deux montagnes qu’il devait se diriger.
Le soleil déclinait. Les montagnes neigeuses de blanches devinrent pourpres, et les montagnes noires s’assombrirent plus encore. Une vapeur montait des vallées et la plaine où devait, dans la pensée de Jiline, se trouver une forteresse, paraissait embrasée. Le jeune officier regarda plus fixement, et il lui sembla voir des fumées s’élever comme si elles fussent sorties de cheminées. Cette vue accrut sa conviction que la forteresse était bien dans cette direction.
Il était déjà lard. Le mollah avait déjà lancé son appel aux fidèles. Les troupeaux rentraient, les vaches mugissaient ; l’enfant avait prié Jiline à plusieurs reprises de rentrer dans l’aoul, mais celui-ci ne pouvait s’arracher à sa contemplation.
Enfin il se décida à rentrer.
« Je sais maintenant par où fuir », songeait Jiline.
Il résolut d’exécuter son projet avant que le jour fût revenu. Cette nuit était précisément sans lune. Mais, par malheur, les Tartares revinrent dans la soirée. D’ordinaire, leur retour était bruyamment joyeux ; ils ramenaient toujours du bétail. Cette fois ils revenaient sans butin ; de plus ils rapportaient un des leurs, le frère du roux, tué dans une rencontre. Ils étaient très excités. Les préparatifs d’inhumation commencèrent.
Jiline sortit pour voir. On avait enveloppé le mort d’une toile et, sans bière, on l’avait transporté hors de l’aoul, où il gisait dans l’herbe, sous un platane. Le mollah vint. Les vieillards, leur bonnet enturbané d’étoffe, se réunirent, ôtèrent leurs souliers, et s’accroupirent sur un seul rang devant le mort.
En avant, se tenait le mollah. Derrière lui, trois vieillards, et derrière eux tous les Tartares. Ils restèrent ainsi longtemps silencieux. Enfin le mollah releva la tête et dit :
— Allah !
Puis il se replongea dans le silence et un assez long temps s’écoula ainsi. Personne ne bougeait.
Le mollah releva de nouveau la tête.
— Allah !
Tous répétèrent :
— Allah !
Et le silence se fit de nouveau.
Le mort, étendu, rigide sous la toile qui le couvrait, n’était pas plus immobile que les assistants. On n’entendait que le bruissement des petites feuilles du platane qu’agitait le vent.
Le mollah fit une prière ; on prit le mort et on le porta à bras vers une fosse. Cette fosse n’était point creusée verticalement comme de coutume, mais horizontalement, en forme de caveau.
On prit le mort sous les aisselles, on le plia en deux, on l’introduisit dans le caveau et on lui croisa les bras sur le ventre.
Le Nogaï apporta des roseaux fraîchement coupés dont on couvrit l’ouverture de la fosse. On mit de la terre par-dessus, qu’on égalisa. A l’endroit où se trouvait la tête du mort, on dressa une grosse pierre.
Tous s’unirent de nouveau devant la tombe et demeurèrent silencieux.
— Allah ! Allah ! Allah ! firent-ils après une longue pause. Puis tous se levèrent.
Le Tartare roux distribua de l’argent aux vieillards, se frappa trois fois le front de son fouet et rentra dans sa maison.
Le lendemain matin, le Tartare roux prit une jument et, suivi de trois Tartares, la mena derrière l’aoul. Une fois hors du village, il ôta son bechmett, retroussa ses manches, et, de ses mains musculeuses, tira son poignard qu’il aiguisa. Les Tartares soulevèrent la tête de la jument ; Kazi s’approcha, lui coupa la gorge, la renversa et se mit à l’écorcher. Des femmes et des jeunes filles vinrent et lavèrent les intestins de l’animal, qu’on découpa ensuite en plusieurs morceaux que l’on porta dans la saklia du roux.
Tout le village était réuni chez lui pour honorer le mort.
On mangea de la jument et l’on but de la bouza pendant trois jours. Aucun Tartare ne sortit de l’aoul pendant ces trois jours.
Le quatrième soir, Jiline les vit faire leurs préparatifs de voyage. Les chevaux furent amenés. Une dizaine d’hommes, parmi lesquels le roux, se mirent en route. Abdoul restait à l’aoul. On était encore à la nouvelle lune et les nuits étaient sombres.
« Ce soir, pensait Jiline, il faut partir. »
Il fit part de son projet à Kostiline.
Celui-ci s’effraya.
— Comment nous sauverons-nous ?… Nous ne connaissons pas la route.
— Je la connais.
— La nuit ne sera pas assez longue pour que nous soyons hors d’atteinte avant le jour.
— Eh bien ! nous ferons une halte dans la forêt. J’ai mis de côté quelques galettes. Que feras-tu, à rester ici ? Cela ira bien si on envoie de l’argent… Mais si on n’en réunit pas assez… Les Tartares sont irrités, les Russes ont tué un des leurs… Le bruit court que le même sort nous attend.
Kostiline réfléchit un moment et se décida.
— Eh bien ! partons, dit-il.
Jiline élargit le trou pour que Kostiline pût passer. Puis ils s’assirent en attendant que tout fût endormi dans l’aoul.
Aussitôt que tout bruit eut cessé, Jiline passa par le trou et sortit du hangar. Puis il dit à Kostiline de l’imiter. Celui-ci rampa à son tour, mais il accrocha une pierre qui se détacha du mur et roula avec bruit.
Ouliachine, un chien très féroce appartenant à Abdoul, donna l’alarme. Les autres chiens de l’aoul l’imitèrent.
Jiline avait prévu cet accident et avait pris ses précautions. Il s’était fait l’ami du chien par quelques bons procédés. En sorte qu’il n’eut qu’à le siffler et à lui jeter un morceau de galette. La bête se tut.
De sa saklia, Abdoul avait entendu les aboiements. Il cria sans sortir :
— Hait !… hait, Ouliachine !
Mais Jiline grattait le chien aux oreilles, et celui-ci se frottait aux jambes de son ami en agitant la queue.
Les évadés s’assirent et attendirent un moment. Tout se calma de nouveau. On n’entendait que les brebis renâcler dans leur étable et, un peu plus loin, le murmure d’un ruisseau courant sur les pierres.
La nuit était noire et les étoiles étaient hautes dans le ciel. La nouvelle lune descendait derrière la montagne. Dans les vallées le brouillard était blanc comme du lait.
Jiline se leva et dit à son compagnon.
— Eh bien ! frère, aï-da ![30]
[30] En Tartare : Allons !
Ils se mirent en route. Mais à peine avaient-ils fait quelques pas qu’ils entendirent l’appel du mollah sur le minaret.
— Allah ! Resmillah ! Ilrakhman !
Cela signifiait que tout le monde eût à se rendre à la mosquée.
Les fugitifs s’arrêtèrent de nouveau ; ils s’assirent au pied d’un mur. Ils demeurèrent longtemps ainsi cachés, attendant que la foule des fidèles eût passé. Tout rentra de nouveau dans le silence.
— Et maintenant, à la garde de Dieu !
Ils firent un signe de croix et partirent.
Ils traversèrent la cour, descendirent vers le ruisseau, qu’ils traversèrent, et s’engagèrent dans la vallée. Le brouillard était épais et bas.
On ne distinguait que les étoiles. Elles servirent à Jiline pour s’orienter. L’air était vif et excellent pour la marche. Mais les bottes usées des fugitifs les gênaient. Jiline ôta les siennes, les jeta et continua sa route pieds nus. Il sautait d’une pierre à l’autre en consultant les étoiles.
Kostiline le suivait avec peine.
— Va plus doucement, dit-il. Ces maudites bottes m’écorchent les pieds.
— Ote-les donc, tu marcheras mieux.
Kostiline marcha aussi pieds nus, mais il souffrait davantage. Il se coupait les pieds aux pierres et ralentissait la marche de son camarade.
Jiline lui dit alors :
— Ce n’est rien de t’écorcher les pieds… Tu guériras… tandis que si on nous rattrape…
Kostiline ne répondit pas et continua de marcher avec mille peines.
Ils allèrent ainsi longtemps. Soudain, ils entendirent des aboiements à leur droite.
Jiline s’arrêta, gravit une colline et regarda.
Eh ! dit-il, nous nous sommes trompés. Nous sommes allés trop à droite. Il y a ici un autre aoul ; je viens de le voir. Il nous faut revenir et aller vers cette montagne, à gauche, où doit se trouver une forêt.
— Attends au moins un peu. Laisse-moi respirer, mes pieds sont tout ensanglantés, gémit Kostiline.
— Hé ! mon frère, cela guérira… Marche plus légèrement… Comme cela, tiens.
Et Jiline revint sur ses pas en courant. Il se dirigea à gauche, vers la montagne.
Kostiline restait toujours en arrière et faisait entendre des plaintes ininterrompues.
Enfin, la montagne fut escaladée. Ils y trouvèrent en effet une forêt. Ils s’y engagèrent par d’impénétrables fourrés où ils déchiraient leurs habits. Enfin ils trouvèrent un sentier.
Tout à coup, ils entendirent un bruit de sabots. Ils s’arrêtèrent et écoutèrent.
Ce bruit semblait venir d’un cheval. Sitôt qu’ils furent arrêtés, le bruit cessa. Dès qu’ils se remirent en route, le bruit recommença. Ils s’arrêtèrent et il cessa de nouveau. Jiline rampa doucement vers la route et aperçut une ombre qui semblait être un cheval, et semblait n’en n’être pas un. Sur ce cheval, quelque chose d’étrange, qui ne semblait point être un homme.
— Quel est ce miracle ? se dit-il.
Jiline sifflota doucement. L’ombre se dressa et s’enfuit comme un ouragan avec un fracas de branches cassées.
Kostiline, de frayeur, s’était laissé choir. Jiline se mit à rire et lui cria :
— C’est un cerf !… C’est un cerf !… entends-tu quel vacarme il fait avec ses bois ?… Nous avons eu peur de lui, et lui de nous.
Ils poursuivirent la route. Le jour commençait à poindre. Étaient-ils bien dans la direction du camp russe, c’est ce qu’ils ne pouvaient savoir.
Enfin ils trouvèrent une clairière. Kostiline s’assit.
— Fais comme tu voudras, dit-il, je n’irai pas plus loin… Mes jambes n’en peuvent plus.
Son compagnon l’exhorta.
— Non, reprit-il, je ne puis plus… je ne puis plus.
Jiline, alors, se fâcha et l’injuria.
— Eh bien ! je pars seul, adieu !
Kostiline se leva vivement et marcha.
Ils firent encore quatre verstes ainsi. Le brouillard s’était épaissi. On ne distinguait plus rien et les étoiles étaient à peine visibles.
Soudain, ils entendirent devant eux le pas d’un cheval. Jiline se coucha par terre et écouta.
— C’est bien cela… Un cavalier vient dans notre direction.
Ils s’éloignèrent en hâte de la route et se cachèrent parmi les arbres. Puis Jiline rampa vers la route et aperçut un Tartare à cheval qui chassait une vache devant lui en marmottant.
Le Tartare passa.
Jiline revint près de son compagnon.
— Dieu nous a gardés de cette rencontre, lui dit-il. Lève-toi et allons.
Kostiline voulut se lever, mais il retomba aussitôt.
— Je ne puis plus. Je te jure que je ne puis plus. Je n’ai plus de forces.
Jiline le souleva brutalement. Kostiline poussa un tel cri de douleur que l’autre en blêmit.
— Ne crie pas… Le Tartare est tout près d’ici, il va nous entendre.
Et il se dit, songeur :
« Il est tout affaibli, le malheureux… Je ne puis pas abandonner un camarade. »
Il reprit tout haut :
— Lève-toi et monte sur mes épaules. Je te porterai puisque tu ne peux pas marcher.
Il mit Kostiline sur son dos.
— Seulement, tiens-moi par les épaules. Ne me serre pas la gorge.
Jiline était fatigué. Ses pieds aussi étaient écorchés. Il se pencha en avant pour que Kostiline fût plus haut et le fatiguât moins et se remit en marche.
Mais le Tartare avait sans doute entendu le cri de Kostiline. Un bruit se fit derrière eux ; c’était le Tartare qui lançait un appel dans sa langue.
Jiline se jeta dans un fourré ; le Tartare tira un coup de fusil dans la direction prise par les fugitifs, les manqua, poussa un cri et partit au trot.
— Nous sommes perdus, frère, dit Jiline. — Ce chien va prévenir les autres Tartares et ils se mettront à notre poursuite… Si nous ne nous éloignons de trois verstes, nous sommes perdus.
Il songea :
« Le diable m’emporte de m’être chargé de cette bûche. Seul, je serais déjà loin. »
— Va-t’en seul, lui dit Kostiline. — Pourquoi te perdre pour moi ?
— Non. Ce n’est pas bien de laisser un camarade.
Il remit Kostiline sur ses épaules et fit ainsi une verste, à travers la forêt dont on ne voyait pas la fin. Le brouillard commençait à se dissiper et les étoiles, pâlissant, disparaissaient une à une. Jiline était exténué.
Justement il y avait une petite source près de la route. Jiline s’arrêta et déposa Kostiline à terre.
— Laisse-moi me reposer un peu et boire… Puis nous mangerons notre galette… Nous ne sommes sans doute pas loin du but. A peine Jiline s’était-il penché pour boire qu’un bruit se fit entendre et se rapprocha rapidement d’eux. Ils se rejetèrent dans le fourré et se couchèrent.
Des Tartares causaient entre eux. Ils s’arrêtèrent près du ruisseau et, après avoir délibéré un instant, ils lâchèrent leurs chiens.
Un froissement de branches fit se retourner les évadés. Ils virent un chien en arrêt devant eux. L’animal aboya.
Les Tartares s’approchèrent du chien, aperçurent Jiline et Kostiline, les saisirent, les lièrent avec des cordes et les mirent sur leurs chevaux.
Au bout de trois verstes, Abdoul parut accompagné de plusieurs Tartares. Il s’entretint quelques instants avec ceux qui avaient capturé ses prisonniers, fit placer ceux-ci sur ses chevaux et reprit avec eux le chemin de l’aoul.
Abdoul ne soufflait mot ; son éternel sourire avait disparu. Ils arrivèrent dans la matinée. On laissa les prisonniers dans la rue.
Les enfants se réunirent à grand bruit et se mirent à martyriser Jiline et Kostiline à coups de pierres et à coups de fouet.
Les Tartares formèrent un cercle auquel s’adjoignit le vieil hadgi de la montagne, et commencèrent à délibérer.
Les uns disaient qu’il fallait envoyer les deux officiers plus avant dans la montagne. Les vieux étaient d’avis qu’on les tuât.
Abdoul protesta. Il les avait achetés, il attendait leur rançon et n’entendait pas perdre son argent.
Le vieux répliqua :
— Ils ne te paieront pas et ne feront que nous attirer des malheurs, car c’est un péché que de nourrir des Russes… Il faut les tuer.
Le groupe se dispersa et Abdoul, s’approchant de Jiline, lui dit :
— Si je n’ai pas reçu ta rançon d’ici à quinze jours, je vous ferai mourir tous deux sous le fouet… Et si tu te hasardes encore une fois à fuir, je te tue comme un chien… Écris une lettre, et écris-la bien.
On apporta du papier aux captifs et ils écrivirent.
On leur remit leurs entraves et on les conduisit derrière la mosquée. Il y avait là un fossé de cinq archines de profondeur. On les y descendit.
A partir de ce jour, la vie leur fut rendue beaucoup plus dure. On ne leur ôtait plus leurs entraves et ils ne pouvaient plus sortir. On leur jetait de la pâte crue comme à des chiens et on leur descendait de l’eau dans une cruche.
Leur fossé était puant et humide : Kostiline en tomba tout à fait malade, son corps enfla et des douleurs lui vinrent. Il passait son temps à dormir et à gémir.
Jiline était triste. Il voyait que cela tournait mal et ne voyait guère comment il sortirait de là.
Il avait commencé à creuser la terre, mais, outre qu’il ne savait où cacher ses déblais, Abdoul, l’ayant aperçu, le menaça de le tuer.
Un jour qu’il était accroupi, rêvant à la liberté, une galette lui tomba inopinément sur les genoux, puis un autre, puis des cerises. Il leva la tête et aperçut Dina. Elle le regarda en souriant et se sauva.
Jiline songea :
« Si Dina pouvait m’aider à fuir… »
Il nettoya une petite place, ramassa de l’argile et se mit à modeler des poupées. Il fabriqua des hommes, des chevaux, des chiens, et se dit :
« Quand elle viendra, je les lui jetterai. »
Dina ne vint pas le lendemain. Mais Jiline entendit un bruit de chevaux ; il vit les Tartares réunis près de la mosquée et discutant avec animation. Ils parlaient des Russes. La voix du vieil hadji dominait les autres. Jiline ne distingua pas nettement de quoi il s’agissait, mais il devina que les Russes étaient tout près, que les Tartares délibéraient de défendre l’aoul et qu’ils étaient embarrassés de leurs prisonniers.
Le bruit des discussions cessa tout à coup. Puis un léger frôlement se fit entendre. Jiline leva la tête et aperçut Dina accroupie, la tête enfoncée entre ses genoux, penchée de manière que son collier pendait au-dessus de la fosse. Ses petits yeux brillaient comme des étoiles. Elle retira de sa manche deux galettes au fromage et les jeta à l’officier.
— Pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt ? lui demanda Jiline. J’avais fait des jouets pour toi… Tiens, les voilà.
Et il lui jeta, l’une après l’autre, les figurines qu’il avait confectionnées pour elle.
Mais elle fit de la tête un signe négatif.
— Je n’en veux pas, dit-elle.
Elle restait là, silencieuse. Soudain elle dit :
— Ivan, on veut te tuer.
Et elle esquissa les gestes de couper la gorge de quelqu’un.
— Qui veut me tuer ?
— Mon père ; les vieux le lui ont ordonné… Moi, je te plains.
— Si tu me plains, fit Jiline, apporte-moi un long bâton.
Elle fit signe que c’était impossible.
Jiline joignit les mains comme pour la supplier.
— Dina, je t’en prie, ma petite Dina, apporte-moi un bâton.
— Non. On s’en apercevrait à la maison.
Et elle disparut.
Jiline fut songeur toute la soirée.
« Que vais-je devenir ? » se disait-il.
Il regarda le ciel ; tout était calme. Les étoiles pointaient déjà, mais la lune n’avait pas encore apparu. Le mollah monta au minaret et lança son appel.
Jiline commençait à s’assoupir, n’espérant plus que la jeune fille revînt.
Quelques morceaux d’argile lui tombèrent sur la tête et le réveillèrent en sursaut. Il jeta les yeux à l’orifice de la fosse et en vit descendre une longue perche.
Jiline, plein de joie, la saisit et l’attira vers lui. La perche était solide ; il l’avait vue quelques jours auparavant sur le toit d’Abdoul.
Il leva la tête : Les étoiles étincelaient très haut dans le ciel. Au bord du fossé, les yeux de Dina luisaient comme ceux d’un chat. Elle se pencha davantage et lui dit à voix basse :
— Ivan, Ivan !
Elle fit un geste pour inviter son interlocuteur à parler doucement.
— Qu’y a-t-il ?
— Tous sont partis. Il ne reste que deux hommes dans l’aoul.
— Eh bien ! Kostiline, dit le jeune homme à son compagnon, essayons pour la dernière fois… Je vais t’aider.
Kostiline ne voulut même pas entendre parler d’une nouvelle évasion.
— Non, dit-il. Ma destinée n’est pas de sortir d’ici… Où irais-je, moi qui n’ai même plus la force de me retourner ?
— Eh bien ! adieu, alors.
Jiline embrassa son compagnon. Il saisit la perche, recommanda à Dina de la tenir solidement, et se mit à grimper. Deux fois il retomba, gêné par ses entraves. Kostiline lui fit la courte échelle et, enfin, il atteignit le bord de la fosse. Dina le tirait par le collet de sa chemise de toute la force de ses petits poignets en riant de contentement.
Jiline attira la perche à lui et dit à Dina :
— Reporte-la à sa place, car si on la trouvait ici, tu serais battue.
Dina partit, en traînant la perche, et Jiline descendit la montagne. Quand il fut dans le vallon, il prit une pierre tranchante, frappa sur le cadenas qui fermait ses entraves. Mais le cadenas était solide et il ne put en venir à bout.
Tout à coup il entendit qu’on causait en descendant la montagne. C’était Dina.
— Donne-moi la pierre, dit-elle.
Elle se mit à genoux et frappa sur le cadenas à coups redoublés. Mais ses petits doigts étaient minces comme des brindilles. Elle jeta la pierre et fondit en larmes.
Le jeune homme frappa de nouveau avec une énergie désespérée. Dina, penchée sur lui, lui tenait l’épaule. Il se retourna et vit comme une lueur d’incendie dans le ciel. C’était la lune qui se levait.
« Il faut que j’aie traversé la vallée et gagné la forêt avant le lever de la lune », pensa-t-il.
Il se leva et jeta la pierre. Il partit avec ses entraves.
— Adieu, Dinouchka, dit-il. — Je ne t’oublierai de ma vie.
Dina le retint et chercha les poches du jeune homme pour y mettre quelques galettes.
— Merci, dit-il, petite prévoyante. Qui te fera des poupées, à présent ? ajouta-t-il en caressant la tête de l’enfant.
Dina, cachant son visage en pleurs dans ses mains, monta la colline avec l’agilité d’une chevrette. On n’entendait, dans l’obscurité, que le tintement des pièces de monnaie qui s’entrechoquaient parmi ses cheveux épars.
Jiline fit un signe de croix, souleva le cadenas et le tint dans sa main pour éviter de faire du bruit et s’engagea sur la route. Il traînait la jambe en se hâtant, et fixait ses yeux à chaque instant du côté où la lune allait se lever. Il reconnaissait bien son chemin. Il n’avait qu’à aller droit devant lui l’espace de huit verstes. Seulement, il lui fallait être arrivé à la forêt avant que la lune parût. Comme il traversait le ruisseau, la lumière pâlit derrière la montagne. Un côté de la vallée s’éclairait de plus en plus et l’ombre de la montagne se retirait de plus en plus vers lui.
Jiline marchait toujours dans l’ombre ; il se hâtait, mais la lune allait plus vite que lui. Il la voyait déjà poindre au sommet de la montagne. Il était sur le point d’atteindre la forêt quand la lune émergea complètement. Tout devint clair comme pendant le jour. On distinguait toutes les feuilles sur les arbres. Il faisait calme et clair dans la montagne ; un silence de mort régnait. On n’entendait que le petit ruisseau murmurer au fond de la vallée.
Jiline entra dans la forêt sans avoir rencontré personne. Il choisit un endroit bien sombre et se reposa un instant en mangeant une galette. Il chercha ensuite une pierre et se mit de nouveau à frapper sur son cadenas. Il se meurtrit les mains sans réussir à l’ouvrir. Alors il se leva et poursuivit sa route. Au bout d’une verste, il était déjà exténué, bien qu’il se fût arrêté tous les dix pas.
« Que faire » ? pensait-il. « Je me traînerai tant que j’aurai de forces… Car, si je m’assieds, je ne me relèverai plus… Certes, je n’atteindrai pas la forteresse cette nuit… Dans la journée je me reposerai et, à la tombée de la nuit, je me remettrai en route.
Il marcha ainsi toute la nuit et ne rencontra que deux Tartares à cheval. Mais, les ayant entendus venir de loin, il eut le temps de les éviter.
Cependant la lune pâlissait, le brouillard du matin tombait et le jour n’allait pas tarder, et Jiline n’avait pas encore traversé la forêt.
« Eh bien ! » se dit-il, « je ferai encore une trentaine de pas… Je m’installerai dans un fourré et je m’y reposerai. »
Il fit encore trente pas et s’aperçut qu’il était à la lisière de la forêt.
Le jour était venu. Devant lui se voyaient, comme sur la paume, et les steppes et la forteresse. A gauche, tout près de la montagne, étaient allumés des feux autour desquels se tenaient des gens.
Jiline regarda plus attentivement et vit luire des fusils de Cosaques et de soldats russes.
Transporté, il rassembla ses forces et commença à descendre de la montagne.
« Que Dieu me garde ! » fit-il. « Si dans cet endroit découvert un Tartare à cheval m’apercevait, bien que je sois près des nôtres, je ne lui échapperais pas ! »
Il n’avait pas fini cette réflexion qu’il vit à sa gauche, sur une colline, trois Tartares. Ils étaient à deux déciatines de lui. En l’apercevant, ils se mirent à sa poursuite. Le cœur lui battit. Il agita ses mains au-dessus de sa tête et cria de toutes ses forces :
— Frères, au secours ! frères !
Les Russes l’entendirent et des Cosaques à cheval partirent au grand galop pour couper la route aux Tartares.
Mais les Cosaques étaient loin et les Tartares s’approchaient de plus en plus.
Jiline rassemblant ce qui lui restait de force et tenant ses entraves dans sa main, courut tout éperdu dans la direction des Cosaques en multipliant les signes de croix.
— Frères ! frères ! frères !
Les Cosaques étaient une quinzaine environ. Les Tartares eurent peur. Ils s’arrêtèrent et Jiline atteignit enfin les cavaliers.
Ils l’entourèrent et lui demandèrent qui il était et d’où il venait.
Mais Jiline était comme un fou. Il pleurait en répétant :
— Frères ! frères !
Les soldats lui apportèrent, l’un du pain, l’autre du kacha[31], un troisième de la vodka.
[31] Gruau cuit.
On l’enveloppa d’un manteau après lui avoir brisé ses entraves.
Les officiers le reconnurent et l’amenèrent à la forteresse. Les soldats, joyeux, se réunirent chez Jiline.
Il leur raconta comment il avait été pris par les Tartares et termina son récit en disant :
— Voici fini mon voyage chez moi — et mon mariage. Décidément, ce n’était pas ma destinée.
Et il resta à l’armée du Caucase.
Kostiline fut racheté, un mois après, pour cinq mille roubles. Quand il revint, il était mourant.
1056. — Poitiers, Imprimerie Générale de l’Ouest (Blais, Roy et Cie),
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